Qualcomm et Amazon ont annoncé le 8 septembre une collaboration pluri-générationnelle destinée aux futurs datacenters IA d'AWS.
Les deux entreprises vont travailler ensemble sur du silicium personnalisé conçu pour l'inférence, c'est-à-dire l'exécution de modèles déjà entraînés à très grande échelle.
L'accord couvre également la connectivité optique entre les machines, avec des solutions annoncées jusqu'à 1,6 Tbit/s et des générations suivantes déjà prévues.
Qualcomm n'a pas donné de nom commercial aux puces produites dans le cadre de ce partenariat et aucun calendrier précis de livraison n'a été rendu public.
Le chiffre de 60 milliards mérite quelques précautions
Selon Reuters, Amazon pourrait acheter jusqu'à 60 milliards de dollars de puces IA et de produits associés à Qualcomm pendant la durée de l'accord.
Il ne s'agit pas d'un chèque de 60 milliards signé dès aujourd'hui.
Le montant représente le potentiel maximum lié à la relation commerciale et aux conditions prévues entre les deux groupes.
C'est néanmoins un ordre de grandeur suffisamment important pour changer la perception de l'activité datacenter de Qualcomm.
Le groupe vise 15 milliards de dollars de revenus annuels dans les puces de datacenter à l'horizon 2029. Amazon peut donc devenir l'un des piliers les plus importants de cette trajectoire.
Amazon reçoit aussi le droit d'entrer beaucoup plus profondément au capital
Le volet financier ne se limite pas aux commandes de silicium.
Qualcomm a accordé à Amazon des warrants portant sur jusqu'à 25 millions d'actions Qualcomm au prix d'exercice de 161,26 dollars.
Aux conditions annoncées, cela représente environ 4 milliards de dollars de titres potentiels.
Ces warrants sont liés aux achats réalisés dans le cadre de la coopération.
Le mécanisme aligne donc une partie des intérêts des deux entreprises : plus Amazon utilise Qualcomm à grande échelle, plus sa participation potentielle dans le fournisseur peut devenir significative.
Le plus intéressant est que Qualcomm ne vend pas seulement du calcul
Le partenariat associe directement deux couches qui deviennent difficiles à séparer dans les grands clusters IA : le silicium qui exécute les modèles et le réseau qui relie ce silicium.
Lorsque quelques accélérateurs travaillent dans un serveur, la puissance de calcul individuelle domine facilement la discussion.
Lorsqu'un modèle est réparti sur des milliers de puces, déplacer activations, poids et résultats intermédiaires devient lui-même une partie du workload.
Un accélérateur très rapide peut passer une quantité embarrassante de temps à attendre des données si le réseau autour de lui ne suit pas.
Qualcomm veut donc arriver chez AWS avec du compute personnalisé et une partie de la plomberie qui l'empêche de rester inactif.
1,6 Tbit/s devient une pièce du produit IA
Qualcomm et Amazon travaillent sur des liens optiques atteignant 1,6 Tbit/s.
Le groupe américain apporte notamment ses technologies SerDes et optical DSP.
Un DSP optique traite et conditionne les signaux utilisés dans les transceivers qui transportent les données entre équipements réseau.
Le Qualcomm Dragonfly O100 actuel illustre déjà cette expertise avec un DSP PAM4 4 nm conçu pour des transceivers 800G et 400G à 100 Gbit/s par voie.
Le partenariat avec Amazon vise la génération supérieure et les futurs systèmes qui suivront.
Ce n'est donc pas un accessoire ajouté à côté de la puce IA. La connectivité devient une partie de l'architecture de calcul elle-même.
L'achat d'Alphawave prend soudain beaucoup plus de sens
Qualcomm avait renforcé cette activité en rachetant Alphawave pour environ 2,4 milliards de dollars.
L'opération lui a apporté davantage de propriété intellectuelle autour des interconnexions très haut débit, des SerDes et de la connectivité destinée aux datacenters.
Ces technologies paraissaient relativement éloignées de son activité historique dans les modems mobiles.
L'accord avec Amazon montre exactement à quoi elles doivent servir.
Qualcomm ne veut pas entrer dans les datacenters avec un seul gros accélérateur. Il veut vendre plusieurs des blocs qui permettent à un cluster de fonctionner comme une machine cohérente.
AWS conçoit pourtant déjà ses propres puces
Le partenariat devient encore plus intéressant parce qu'Amazon n'est absolument pas dépendant d'un fournisseur externe pour commencer à fabriquer du silicium IA.
AWS développe déjà Trainium pour l'entraînement et Inferentia pour l'inférence à travers Annapurna Labs.
Amazon possède donc ses propres équipes d'architecture et une expérience considérable dans les ASIC destinés au cloud.
L'arrivée de Qualcomm ne signifie pas que Trainium et Inferentia disparaissent.
Elle montre plutôt que même un hyperscaler capable de dessiner ses propres accélérateurs peut vouloir plusieurs familles de silicium optimisées pour des usages différents.
Les détails publics ne permettent pas encore de savoir exactement où les futurs composants Qualcomm se placeront face aux puces internes d'AWS.
L'inférence est précisément le marché où la diversité peut exploser
Pendant l'entraînement des modèles frontier, quelques architectures extrêmement puissantes peuvent dominer parce que le nombre de clients capables de financer ces clusters reste limité.
L'inférence est différente.
Une fois un modèle entraîné, il peut être exécuté des milliards de fois pour répondre à des utilisateurs, traiter des documents, générer du code ou piloter des agents.
Toutes ces requêtes n'ont pas besoin de la même quantité de mémoire, de calcul ou de précision numérique.
Cela crée un espace beaucoup plus vaste pour des ASIC spécialisés, des architectures optimisées par workload et des systèmes conçus principalement autour du coût par token.
Qualcomm essaie précisément d'entrer par cette porte.
Le groupe construit maintenant toute une famille Dragonfly autour de ce pari
L'accord Amazon n'arrive pas dans le vide.
Qualcomm a présenté en juin une feuille de route complète pour le datacenter avec son CPU Dragonfly C1000, ses accélérateurs AI200, AI250 et AI300, sa technologie High Bandwidth Compute et un portefeuille de connectivité.
L'AI300 doit représenter la troisième génération de sa plateforme d'inférence rack-scale, avec un échantillonnage commercial prévu en 2028.
La société développe parallèlement du silicium entièrement personnalisé pour les hyperscalers.
Ce dernier point est probablement le plus directement lié à Amazon : le produit final n'a pas besoin d'être un accélérateur Dragonfly standard disponible au catalogue.
Qualcomm propose aussi ses blocs CPU, mémoire, réseau et packaging comme matière première pour fabriquer quelque chose adapté à un seul très gros client.
C'est une manière très différente d'attaquer NVIDIA
Qualcomm ne gagnera probablement pas cette bataille en demandant à Amazon de remplacer tous ses GPU NVIDIA par une copie plus économique.
L'approche est plus fragmentée.
Une partie des charges continuera à fonctionner sur des GPU généralistes. Une autre peut passer sur Trainium ou Inferentia. Certaines tâches très spécifiques peuvent justifier des ASIC conçus avec Qualcomm.
À l'échelle d'AWS, récupérer seulement une fraction de l'inférence peut déjà représenter un marché colossal.
Le principal adversaire de Qualcomm n'est donc pas uniquement un modèle précis de GPU NVIDIA.
C'est l'idée que CUDA et les accélérateurs NVIDIA doivent rester le choix automatique pour presque toutes les charges IA.
La consommation est l'argument naturel de Qualcomm
Qualcomm insiste depuis longtemps sur l'efficacité énergétique parce que son histoire industrielle vient du mobile.
Dans un smartphone, gaspiller quelques watts devient rapidement un problème de batterie et de température.
Dans un datacenter IA, les ordres de grandeur changent mais la logique revient.
Des mégawatts supplémentaires signifient davantage de refroidissement, de transformateurs, de générateurs, de capacité électrique et de coût d'exploitation.
Si une puce spécialisée peut effectuer une tâche d'inférence avec moins d'énergie qu'une architecture plus universelle, l'économie devient spectaculaire lorsqu'elle est répétée des milliards de fois.
C'est précisément ce que Qualcomm entend par performance et efficacité à l'échelle du système.
Amazon devient client, partenaire de conception et fournisseur de cloud
La relation fonctionne également dans l'autre sens.
Qualcomm prévoit d'augmenter son utilisation de l'infrastructure AWS pour ses propres activités de conception électronique.
Le groupe cite notamment Amazon Bedrock dans les outils mobilisés pour ses workloads EDA.
L'objectif est de raccourcir les cycles de développement de ses futures puces.
La boucle est presque parfaite : AWS fournit les ressources utilisées par Qualcomm pour concevoir des composants que Qualcomm pourra ensuite vendre à AWS.
Ce genre de relation croisée devient de plus en plus fréquent dans l'industrie IA, où fournisseurs et clients financent parfois simultanément différentes parties de la même chaîne de calcul.
Le smartphone reste important, mais il n'est plus suffisant
Cette diversification arrive aussi à un moment où Qualcomm sait que son activité historique ne peut pas rester éternellement son unique moteur.
Apple continue à remplacer progressivement les modems Qualcomm par ses propres composants et le marché mondial des smartphones reste beaucoup plus mature que celui des infrastructures IA.
Qualcomm pousse donc simultanément dans les PC, l'automobile, l'IoT et maintenant beaucoup plus agressivement dans les datacenters.
Un contrat AWS change la crédibilité de cette dernière branche.
Présenter une roadmap Dragonfly permet d'expliquer une ambition. Obtenir un hyperscaler prêt à engager plusieurs générations de produits permet de montrer qu'un client a suffisamment confiance pour construire dessus.
Le montant potentiel ne garantit pas encore le succès technique
Il reste plusieurs inconnues importantes.
Qualcomm n'a pas révélé l'architecture exacte des puces Amazon, leurs procédés de fabrication, leurs performances, leur consommation, leur mémoire ou leur première date de mise en service.
On ne sait pas davantage quelle proportion du plafond de 60 milliards sera réellement dépensée.
Le succès dépendra aussi du logiciel.
Un accélérateur d'inférence peut présenter un excellent coût par token sur le papier et rester difficile à adopter si les modèles, compilateurs et frameworks utilisés par les clients AWS nécessitent trop d'adaptation.
Qualcomm devra donc démontrer la même chose que tous les nouveaux entrants dans le calcul IA : pas seulement qu'il sait fabriquer du silicium, mais que ce silicium peut être exploité sans transformer chaque déploiement en projet de recherche.
Amazon vient surtout de donner à Qualcomm ce qu'une roadmap ne peut pas acheter
Depuis plusieurs mois, Qualcomm empile les annonces destinées à prouver qu'il est désormais un fournisseur de datacenter.
Des CPU, des accélérateurs, du HBC, du réseau optique et du custom silicon dessinent effectivement une plateforme.
Il manquait la validation la plus difficile : un hyperscaler prêt à y associer plusieurs générations de son infrastructure.
Amazon apporte précisément cela.
Le plafond de 60 milliards attire naturellement l'attention, mais la partie structurante de l'accord est probablement ailleurs.
Qualcomm n'est plus seulement en train d'essayer d'entrer dans le datacenter.
Il participe désormais à la conception de ce qu'un des plus grands clouds mondiaux prévoit d'y installer.