NVIDIA a conclu un accord définitif pour acquérir Hugging Face. Le montant précis annoncé par Jensen Huang est de 12,9303 milliards de dollars, ce qui place l'opération parmi les plus grosses acquisitions de l'histoire du groupe.

Le dossier réglementaire de NVIDIA détaille un peu mieux la facture : environ 11,9 milliards de dollars doivent revenir aux actionnaires de Hugging Face, auxquels s'ajoute un programme pouvant atteindre 1 milliard de dollars en actions pour retenir les salariés qui rejoindront NVIDIA. La transaction n'est donc pas encore terminée. Sa clôture est attendue au premier semestre 2027, après les autorisations réglementaires et les conditions habituelles de finalisation.

18 millions de développeurs, 3 millions de modèles

Le prix paraît moins étrange quand on regarde ce que NVIDIA achète réellement. Hugging Face revendique plus de 18 millions de développeurs, chercheurs et créateurs, plus de 3 millions de modèles, 500 000 jeux de données et environ 1 million d'applications partagées sur sa plateforme. Plus de 200 000 entreprises l'utiliseraient pour rechercher, évaluer, personnaliser ou déployer des systèmes d'IA.

Hugging Face n'est donc plus seulement le site où l'on télécharge un modèle entre deux README. La plateforme est devenue une couche de distribution de l'IA ouverte, avec ses bibliothèques, ses datasets, ses outils d'évaluation, ses services d'inférence et ses solutions de déploiement.

NVIDIA était déjà profondément installé dans cet écosystème. Jensen Huang affirme que son entreprise est aujourd'hui le plus gros contributeur de modèles et de données sur Hugging Face, avec plus de 500 modèles publiés et plus de 250 datasets. Le graphique diffusé par NVIDIA montre surtout à quel point cette activité s'est accélérée depuis 2025.

Le vrai actif, ce sont aussi les choix des développeurs

Un constructeur de GPU qui achète l'un des principaux points de passage des développeurs IA gagne autre chose qu'une nouvelle ligne de revenus. Hugging Face permet d'observer quels modèles progressent, quelles architectures sont téléchargées, quels frameworks deviennent populaires et quels types de déploiement intéressent les entreprises.

Reuters souligne précisément cet enjeu : l'opération rapproche NVIDIA des développeurs qui cherchent leurs modèles et leurs outils sur Hugging Face, au moment où certains de ses plus gros clients développent leurs propres accélérateurs pour réduire leur dépendance aux GPU NVIDIA.

Meta, Microsoft, OpenAI et d'autres investissent déjà dans leurs propres puces. NVIDIA ne peut donc pas simplement supposer que la croissance de l'IA se traduira éternellement par le même niveau de dépendance matérielle. Posséder une plateforme située bien plus haut dans la pile donne une autre prise sur le marché.

NVIDIA promet que ses GPU ne deviendront pas obligatoires

C'est évidemment le morceau sensible de l'annonce. Jensen Huang assure que Hugging Face restera une plateforme ouverte à l'ensemble de l'écosystème. Les développeurs doivent conserver le choix de leurs modèles, de leurs frameworks, de leurs fournisseurs cloud, de leurs services d'inférence et de leurs plateformes de calcul.

NVIDIA va même jusqu'à écrire noir sur blanc que son matériel ne sera pas nécessaire pour construire ou déployer un projet via Hugging Face. Le dépôt de NVIDIA auprès de la SEC prévoit également que Hugging Face continue de prendre en charge les autres fournisseurs de silicium.

La promesse est importante parce que la neutralité de Hugging Face fait précisément partie de sa valeur. AMD, Amazon, Google, IBM, NVIDIA et d'autres acteurs ont financé ou travaillé avec l'entreprise alors qu'ils sont concurrents sur différentes couches de l'infrastructure IA.

Rien n'oblige NVIDIA à casser brutalement cette compatibilité pour obtenir un avantage. Une meilleure intégration de ses bibliothèques, des chemins de déploiement plus simples vers ses GPU ou des optimisations disponibles plus rapidement suffiraient déjà à rendre son matériel plus confortable à utiliser. Plusieurs analystes interrogés par Reuters pointent ce risque malgré les engagements publics du groupe.

L'open source devient une assurance stratégique

Le paradoxe est assez savoureux. Plus les modèles ouverts deviennent compétitifs face aux API propriétaires, plus ils peuvent faire tourner de calcul en dehors des laboratoires qui les ont entraînés. Pour NVIDIA, ce monde-là reste très intéressant tant qu'une bonne partie de ce calcul atterrit sur ses accélérateurs.

Hugging Face lui permet de se placer au milieu de cette circulation. Une entreprise peut récupérer un modèle ouvert, le modifier, l'évaluer puis le déployer chez un fournisseur cloud différent sans acheter directement un service NVIDIA. Si le modèle finit malgré tout sur des GPU NVIDIA, le constructeur reste dans la boucle.

L'acquisition arrive justement alors que les modèles open weight ont suffisamment progressé pour devenir une alternative sérieuse dans davantage de workloads professionnels. NVIDIA préfère manifestement posséder une pièce centrale de cet écosystème plutôt que regarder cette couche se consolider ailleurs.

12,93 milliards pour une société valorisée 4,5 milliards en 2023

Le saut de valorisation est spectaculaire. Hugging Face avait levé 235 millions de dollars en 2023 sur une valorisation de 4,5 milliards. NVIDIA avait d'ailleurs participé à ce tour avec Salesforce, AMD, Amazon et d'autres investisseurs.

Trois ans plus tard, l'accord valorise l'entreprise près de trois fois plus cher. Reuters rapporte également que Hugging Face générait environ 150 millions de dollars de revenus annualisés avant l'opération. Vu sous cet angle, 12,93 milliards ne ressemblent pas vraiment au prix d'une entreprise logicielle évaluée uniquement sur ses ventes actuelles.

NVIDIA achète une communauté, une distribution et une position dans la pile IA. C'est beaucoup moins simple à mesurer dans une feuille Excel, mais nettement plus gênant pour ses concurrents.

La prochaine étape sera réglementaire. Si les autorisations arrivent comme prévu, NVIDIA et Hugging Face visent une finalisation au premier semestre 2027. D'ici là, la promesse la plus facile à surveiller tient en une ligne : Hugging Face doit rester réellement multi-cloud et multi-accélérateur.