L'écart apparaît clairement dans l'enquête publiée par Reuters le 27 août. Après avoir examiné des centaines de documents d'entreprises et de marchés publics, visité des usines et des centres d'entraînement et interrogé une quarantaine de dirigeants, investisseurs et chercheurs, l'agence décrit une industrie où les capacités de production avancent plus vite que les usages commerciaux.
En 2025, environ 20 000 robots humanoïdes auraient été expédiés dans le monde et les fabricants chinois en représentaient 95 %, selon BofA Global Research. Gan Xiaobin, responsable au ministère chinois de l'Industrie et des Technologies de l'information, indiquait en juillet que la Chine prévoyait d'en produire plus de 100 000 cette année.
Passer de dizaines de milliers de machines à des travailleurs autonomes reste pourtant un tout autre problème.
Le matériel avance beaucoup plus vite que l'autonomie
Les fabricants savent déjà construire des machines capables de marcher, courir, porter des charges ou manipuler des objets dans des conditions préparées. Unitree vend par exemple son G1 à partir de 13 500 dollars. UBTECH a lancé la production et les livraisons en série de son Walker S2, un humanoïde industriel capable de remplacer lui-même ses batteries.
Les démonstrations sont devenues de plus en plus impressionnantes. Les World Humanoid Robot Games organisés à Pékin ont montré cette semaine des robots courant à des vitesses autrefois difficiles à imaginer pour une machine bipède.
Le contraste apparaît lorsqu'on leur demande une tâche moins spectaculaire mais beaucoup plus utile : comprendre une situation légèrement différente de celle rencontrée pendant l'entraînement, manipuler un objet imprévu ou récupérer seuls après un échec.
Des dirigeants et chercheurs interrogés par Reuters estiment que les humanoïdes actuels ne disposent pas encore de l'intelligence nécessaire pour effectuer du travail généraliste. Les opérations restent souvent lentes et leur fiabilité diminue rapidement dès que l'environnement s'écarte du scénario prévu.
Une usine n'a pas forcément besoin d'un robot qui ressemble à un humain
Le problème industriel est même un peu plus cruel. Sur une ligne de production stable, les robots traditionnels sont déjà extrêmement bons.
Ils sont plus rapides, plus simples à contrôler et peuvent être construits spécifiquement pour une opération. Reuters cite notamment l'usine automobile de Xiaomi à Pékin, où l'entreprise indique avoir automatisé 91 % du processus d'assemblage. Plus de 700 robots industriels travaillent dans l'atelier carrosserie sur le soudage, le rivetage et l'application d'adhésifs.
Xiaomi entraîne également des humanoïdes, notamment pour installer des écrous. Ils doivent donc justifier leur coût face à une automatisation qui fonctionne déjà sans jambes, sans visage et sans modèle d'IA généraliste.
L'intérêt du corps humain apparaît surtout lorsque l'environnement a été conçu pour des humains et change trop souvent pour rentabiliser une machine spécialisée : entrepôts, certaines opérations de maintenance, services ou postes industriels variables.
La Chine construit la capacité avant d'avoir trouvé toute la demande
Cette situation n'empêche pas Pékin d'accélérer. Reuters a identifié plus de 230 millions de dollars de subventions publiques destinées au secteur pendant les premiers mois de 2026. Les collectivités financent également des centres d'entraînement, des commandes pilotes et des sites permettant de collecter les données nécessaires aux modèles d'IA embarqués.
Le ministère chinois de l'Industrie et la commission chargée des entreprises publiques ont lancé en juin une action nationale consacrée à l'entraînement des humanoïdes et de l'intelligence incarnée dans des environnements réels. L'objectif officiel prévoit plus de cent scénarios d'application à forte valeur et une capacité de déploiement à l'échelle de dizaines de milliers d'unités d'ici la fin de 2026.
Le ministère a encore renforcé cette trajectoire cette semaine en ouvrant une consultation sur un système national de normes pour l'industrie des robots humanoïdes.
Le schéma ressemble à celui utilisé par la Chine dans d'autres secteurs stratégiques : investir tôt, multiplier les fabricants, construire une chaîne d'approvisionnement locale et laisser la concurrence réduire les prix.
Le manque de données reste le problème moins visible
Un modèle de langage peut absorber une quantité gigantesque de textes, d'images et de vidéos disponibles en ligne. Un robot qui doit apprendre à saisir correctement une pièce, remplir une caisse ou brancher un connecteur a besoin d'un autre type de données.
Il faut enregistrer des actions physiques, les associer à ce que la machine voit, documenter les erreurs et accumuler suffisamment de variations pour que le comportement appris continue de fonctionner lorsque le décor change.
La Chine finance donc aussi des centres où des opérateurs humains télécommandent des robots pendant des heures afin de produire ces exemples. Shanghai avait notamment soutenu la création d'un centre AgiBot où Reuters observait déjà en 2025 environ 100 robots manipulés quotidiennement par quelque 200 personnes.
C'est beaucoup de travail humain pour apprendre à une machine à moins dépendre des humains.
Les prix baissent avant que le marché soit vraiment mûr
La production à grande échelle commence déjà à exercer une pression sur les tarifs. Morgan Stanley prévoit selon Reuters une baisse de 15 % du prix moyen des humanoïdes cette année. Unitree propose aujourd'hui un G1 à partir de 13 500 dollars, tandis que la concurrence entre fabricants chinois s'intensifie.
Cette baisse ne règle pas automatiquement la question du retour sur investissement. Une machine abordable qui nécessite beaucoup d'entraînement, d'assistance humaine ou d'arrêts imprévus peut rester moins intéressante qu'un robot industriel spécialisé.
Certaines entreprises trouvent malgré tout des tâches suffisamment contraintes pour commencer les déploiements. UBTECH indique que plus de 80 % de ses humanoïdes industriels pleine taille vendus en 2025 ont été affectés à l'automobile, la logistique, l'électronique, les semi-conducteurs, l'aéronautique ou la collecte de données.
La question n'est donc plus vraiment de savoir si la Chine peut produire beaucoup d'humanoïdes. Elle le fait déjà. L'étape difficile consiste à donner à ces machines suffisamment de perception, de mémoire et de capacité d'adaptation pour que leur forme humaine devienne réellement utile une fois la démonstration terminée.