La BRI ne dit pas que les stablecoins sont inutiles.
Elle dit quelque chose de beaucoup plus précis : dans leur architecture actuelle, ils ne possèdent pas encore les caractéristiques nécessaires pour fonctionner comme de l'argent à grande échelle.
Pablo Hernández de Cos a développé cette position le 28 août lors du symposium économique de Jackson Hole, dans un discours consacré aux stablecoins et aux dépôts tokenisés.
Le choix du lieu avait une certaine ironie. Le Wyoming a lui-même lancé le Frontier Stable Token, FRNT, un stablecoin public. Hernández de Cos s'en est servi pour poser une question plus générale : comment moderniser l'argent sans perdre les mécanismes qui font qu'un euro ou un dollar est normalement accepté sans avoir à vérifier sa provenance à chaque paiement ?
Le premier problème de la BRI est la parité
Dans le système bancaire traditionnel, deux dépôts d'un dollar détenus dans deux banques différentes sont censés rester interchangeables à leur valeur nominale.
La BRI appelle cette propriété la « singleness » de la monnaie.
Hernández de Cos prend l'exemple de deux des principaux stablecoins en dollars. Si une personne détient de l'USDT mais que son correspondant n'accepte que de l'USDC, il peut être nécessaire de vendre le premier actif puis d'acheter le second.
Or ces actifs peuvent s'écarter temporairement de leur parité sur les marchés secondaires, particulièrement pendant les périodes de stress.
La conversion n'est donc pas structurellement garantie à un pour un.
Deux tokens à un dollar ne sont pas nécessairement la même monnaie
C'est l'une des différences fondamentales entre la logique stablecoin et celle défendue par la BRI.
Dans le modèle bancaire, plusieurs banques émettent leurs propres dépôts, mais le règlement interbancaire passe finalement par la monnaie de banque centrale. Cette couche commune permet de maintenir la parité entre les différentes créances bancaires.
Un dépôt tokenisé conserverait cette architecture tout en ajoutant les propriétés programmables d'un registre numérique.
La BRI préfère donc moderniser le système à deux niveaux existant plutôt que créer une multitude de monnaies privées seulement reliées par les marchés.
Les blockchains publiques posent un deuxième problème : elles sont fragmentées
Un même stablecoin peut désormais circuler sur plusieurs blockchains et réseaux de seconde couche.
Cette présence donne une impression d'universalité. Techniquement, elle crée aussi une fragmentation considérable.
Un token disponible sur Ethereum et sa représentation sur une autre chaîne ne deviennent pas automatiquement interchangeables simplement parce qu'ils portent le même nom.
Les utilisateurs dépendent alors de bridges, d'intermédiaires ou d'autres mécanismes permettant de déplacer la valeur entre réseaux.
Pour la BRI, cette dépendance complique l'idée d'un système de paiement mondial où l'argent devrait pouvoir circuler avec une finalité claire et prévisible.
Les dépôts tokenisés n'ont pourtant pas résolu toute l'interopérabilité
Hernández de Cos reconnaît explicitement cette limite.
Les infrastructures bancaires tokenisées peuvent elles aussi rester isolées les unes des autres, particulièrement lorsqu'elles fonctionnent sur des réseaux permissionnés différents.
La différence avancée par la BRI tient à la possibilité d'utiliser la monnaie de banque centrale ou des réserves tokenisées comme actif de règlement commun entre ces réseaux.
Le problème ne disparaît donc pas. L'institution estime simplement que le système monétaire existant dispose déjà d'un mécanisme pour le traiter.
Le troisième front est celui du blanchiment et de l'identification
Les blockchains publiques permettent à des utilisateurs de conserver eux-mêmes leurs actifs dans des wallets qui ne sont pas nécessairement rattachés en permanence à un intermédiaire appliquant des contrôles Know Your Customer.
La BRI considère cette architecture comme particulièrement complexe pour l'application des règles contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme.
Hernández de Cos souligne qu'une part importante des stablecoins se trouve aujourd'hui dans des wallets auto-hébergés et qu'une quantité croissante de transactions peut ainsi circuler directement d'un portefeuille à l'autre.
Cela ne signifie pas qu'une transaction self-custody est automatiquement illicite. Le problème institutionnel est plutôt que les points de contrôle traditionnels sont moins évidents.
La BRI pose trois conditions avant d'imaginer des stablecoins utilisés massivement
La première concerne la capacité à garantir le remboursement à parité dans toutes les circonstances.
Cela pose immédiatement la question des réserves, de leur liquidité et des mécanismes disponibles si un grand nombre d'utilisateurs réclame simultanément le remboursement de ses tokens.
La deuxième condition concerne l'interopérabilité entre blockchains et la capacité à obtenir une finalité de règlement fiable sans dépendre de passerelles fragiles.
La troisième concerne la responsabilité : qui doit appliquer les règles lorsque des transferts passent par des infrastructures décentralisées et des wallets sans intermédiaire identifiable ?
Pour la BRI, ces questions ne sont pas encore suffisamment réglées pour parler d'une monnaie quotidienne universelle.
La Banque ne propose pourtant pas d'interdire les stablecoins
C'est probablement la nuance la plus importante du discours.
Le scénario présenté par Hernández de Cos prévoit explicitement une coexistence.
Les dépôts tokenisés pourraient assurer l'essentiel des paiements quotidiens et du règlement financier de gros, sous supervision prudentielle et avec la monnaie de banque centrale comme ancre.
Les stablecoins conserveraient des usages plus spécialisés, notamment dans certains protocoles de prêt décentralisés ou d'autres environnements nativement crypto.
Pour les utiliser réellement comme instruments de paiement, la BRI réclame en revanche des régimes suffisamment robustes pour garantir la conversion à parité.
Une autre possibilité consisterait à les traiter plus clairement comme des produits d'investissement avec les règles de conduite et de transparence correspondantes.
Le véritable favori de la BRI est le dépôt bancaire tokenisé
Un dépôt tokenisé reste fondamentalement une créance sur une banque commerciale.
La nouveauté vient de son inscription sur une plateforme programmable capable d'utiliser certaines propriétés de la blockchain ou d'autres formes de DLT.
Pour la BRI, cette formule combine deux mondes : programmable comme un token, mais intégrée à l'architecture bancaire et réglementaire déjà existante.
Elle peut également être réglée contre de la monnaie de banque centrale, ce qui maintient le rôle de cette dernière comme référence finale du système.
La BRI reconnaît tout de même ce que la crypto a apporté
Le discours n'est pas une défense du statu quo technologique.
Hernández de Cos considère la tokenisation comme capable d'apporter de vrais gains grâce à la programmabilité, au règlement atomique et à des infrastructures fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
La BRI critique donc moins la technologie des tokens que le choix de l'actif monétaire placé à l'intérieur.
Son message pourrait presque se résumer ainsi : conserver les rails programmables, mais remplacer une grande partie de la monnaie privée crypto par des créances bancaires réglementées et de la monnaie centrale.
Les conséquences pourraient dépasser les seuls paiements
Le rapport économique annuel 2026 de la BRI analyse également ce qui se passerait si les stablecoins devenaient beaucoup plus largement détenus.
Une partie de l'argent actuellement conservé dans les dépôts bancaires pourrait migrer vers ces tokens.
Les banques devraient alors potentiellement payer davantage pour attirer ou conserver leurs financements, ce qui pourrait augmenter le coût du crédit et réduire l'offre de prêts.
La BRI précise que les effets estimés restent modestes dans ses scénarios de modélisation et extrêmement dépendants du niveau d'adoption.
Ce ne sont donc pas des conséquences certaines.
Les émetteurs de stablecoins pourraient simultanément aider les États à se financer
C'est l'autre moitié du mécanisme.
Les grands stablecoins détiennent une partie importante de leurs réserves dans des actifs sûrs et liquides, notamment des titres souverains à court terme.
Une adoption massive pourrait donc augmenter la demande pour ces obligations et réduire le coût de financement des États dont la monnaie sert de référence.
Une étude de travail de la BRI publiée en juin modélise précisément ces deux forces opposées : financement bancaire plus coûteux d'un côté, demande accrue pour la dette publique de l'autre.
Dans son scénario calibré sur les États-Unis, le premier effet finit par légèrement dominer à long terme. La BRI insiste cependant sur l'incertitude considérable entourant ces projections.
Pour les pays hors des États-Unis, le sujet devient celui de la dollarisation
La majorité du marché des stablecoins reste libellée en dollars.
Dans un pays où les habitants commencent à utiliser massivement ces actifs à la place de la monnaie locale, la tokenisation peut donc devenir une nouvelle voie de dollarisation.
La banque centrale locale perdrait alors potentiellement une partie de son influence sur les conditions monétaires domestiques.
C'est l'une des raisons pour lesquelles Hernández de Cos parle explicitement de souveraineté monétaire.
Washington voit précisément cet effet sous un angle presque opposé
Le contraste avec la stratégie américaine est spectaculaire.
Le secrétaire au Trésor Scott Bessent défend les stablecoins en dollars comme un moyen de renforcer le statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale.
Après l'adoption du GENIUS Act en juillet 2025, il estimait que ces tokens pouvaient étendre l'accès international à l'économie dollar et provoquer une augmentation de la demande pour les bons du Trésor qui servent de réserves aux émetteurs.
Le Trésor continue actuellement de mettre en place le cadre du GENIUS Act. Le 17 août 2026, il a encore ouvert une consultation sur les règles encadrant l'émission et la commercialisation des stablecoins de paiement aux États-Unis.
La divergence n'est donc plus hypothétique : les États-Unis construisent activement leur cadre stablecoin pendant que la BRI explique pourquoi ces instruments ne devraient probablement pas constituer le cœur du système monétaire mondial.
La vraie bataille concerne moins la blockchain que l'émetteur de l'argent
Les deux camps ne sont finalement pas opposés sur tous les points.
La BRI croit à la tokenisation. Les États-Unis réglementent les stablecoins plutôt que de les interdire. Les banques expérimentent elles-mêmes les registres distribués.
La question devient donc beaucoup plus institutionnelle.
Lorsque demain une obligation, un dépôt ou un autre actif financier circulera sur des rails programmables, quel token se trouvera de l'autre côté de la transaction ?
Un USDC émis par une entreprise privée, un dépôt tokenisé créé par une banque ou une forme numérique de monnaie de banque centrale ?
C'est sur cette couche monétaire, davantage que sur la blockchain elle-même, que commence désormais la confrontation.