Le mot important dans Issuer Sponsored Token Coalition n'est probablement pas « token ». C'est « issuer ». Bullish et Equiniti ont annoncé le 24 septembre la création de ce groupe de travail avec trois premiers participants issus de l'infrastructure de marché : Alpaca, Apex Fintech Solutions et DriveWealth. Leur point de départ est simple à formuler et beaucoup moins simple à implémenter : une action déplacée sur une blockchain doit rester connectée au registre faisant autorité sur l'identité de ses véritables actionnaires.
La coalition veut donc travailler sur une architecture dans laquelle la représentation onchain reste attachée aux droits du titre sous-jacent : vote, dividendes et opérations sur titres notamment. Ce n'est pas seulement une question de format de token. Il faut faire circuler l'information entre émetteur, agent de transfert, broker, dépositaire, infrastructure de règlement et réseau blockchain sans créer plusieurs versions concurrentes de la propriété.
Une action tokenisée n'est pas automatiquement une action
Le problème existe déjà parce que « stock token » recouvre des constructions très différentes. Certaines donnent une exposition économique au prix d'une entreprise par l'intermédiaire d'un wrapper ou d'un autre instrument. D'autres cherchent à représenter le titre lui-même avec les droits juridiques attachés à l'action. Le nom peut être voisin dans une interface. Ce que possède réellement l'investisseur ne l'est pas forcément.
L'Issuer Sponsored Token Coalition se place explicitement dans la seconde catégorie. Dans le modèle qu'elle veut développer, le token doit pouvoir être relié au registre officiel de l'émetteur plutôt que fonctionner comme une copie détachée de celui-ci. DriveWealth insiste particulièrement sur cette distinction dans l'annonce du groupe, qui présente le maintien des droits de vote, des dividendes et des opérations sur titres comme une condition centrale de cette approche.
Le calendrier réglementaire rend le sujet moins théorique qu'il y a encore quelques semaines. Le 17 septembre, la Securities and Exchange Commission américaine a accordé une exemption temporaire et conditionnelle permettant à certaines Tokenized Securities Venues de négocier de manière limitée des actions NMS tokenisées via des infrastructures onchain. Pour bénéficier de ce cadre, une plateforme doit notamment vérifier que le titre tokenisé confère les mêmes droits et privilèges que l'action traditionnelle équivalente.
La mesure est prévue pour cinq ans et comporte plusieurs autres conditions. Elle ne transforme donc pas n'importe quel token ressemblant à une action en titre américain reconnu. La SEC distingue précisément les instruments admis dans ce cadre et demande également un mécanisme permettant à un émetteur de s'opposer à la négociation d'une version de son action créée par un tiers non affilié.
Le vrai chantier est l'interopérabilité
La coalition a défini quatre axes initiaux : préserver les droits des émetteurs et actionnaires, construire l'interopérabilité, résoudre les contraintes opérationnelles nécessaires à l'adoption et élargir l'écosystème à d'autres acteurs de marché. Derrière cette liste, la plomberie devient vite assez dense.
Le groupe prévoit d'étudier les architectures blockchain et smart contracts, le règlement, la conservation, les transferts et les marchés secondaires. Il veut aussi examiner la manière dont un même titre peut circuler entre infrastructure traditionnelle, blockchain, modèles de tokens enveloppés et autres systèmes d'entitlement sans casser la continuité du registre de propriété.
Alpaca apporte déjà à cette discussion son Instant Tokenization Network et dit vouloir travailler sur la conversion entre titres traditionnels et leurs représentations onchain. Apex se situe plutôt au milieu de la mécanique broker-dealer et clearing. DriveWealth fournit également une infrastructure de courtage. Bullish apporte la couche de négociation d'actifs numériques.
Cela ressemble davantage à un problème de bases de données distribuées, d'identité et de synchronisation qu'à la simple création d'un ERC-20 avec un ticker reconnaissable. Si deux systèmes pensent simultanément être la source de vérité sur la propriété d'une même action, la blockchain n'a pas vraiment simplifié grand-chose.
Il faut aussi garder la taille réelle de l'annonce en tête. La coalition est un groupe de travail ouvert et non exclusif. La participation est non contraignante : elle n'oblige aucun membre à lancer un produit, émettre ou lister une action tokenisée, apporter de la liquidité ou conclure un accord commercial avec les autres participants. Des prototypes et pilotes sont envisagés, mais ils restent à venir.
Bullish et Equiniti ont déjà un intérêt très concret dans ce modèle
Les deux organisateurs n'arrivent pas avec une feuille blanche. Bullish a annoncé en mai que ses propres actions BLSH pouvaient être détenues sous forme de tokens sur Solana, avec Equiniti comme agent de transfert chargé du registre. En août, la société a ensuite lancé la négociation de ses actions tokenisées sur Bullish Exchange pour certains acteurs de marché dans le cadre réglementaire de Gibraltar.
Bullish a parallèlement signé en mai un accord de 4,2 milliards de dollars pour acquérir Equiniti. Cette opération n'est pas encore finalisée : sa clôture est actuellement attendue en janvier 2027 et reste soumise aux autorisations réglementaires et autres conditions prévues par la transaction.
Si elle aboutit, l'association est assez facile à lire. Equiniti apporte le registre et les relations avec les émetteurs ; Bullish apporte la tokenisation et l'infrastructure de négociation. La coalition étend maintenant la question à tout ce qui doit se trouver entre les deux : brokers, clearing, conservation, liquidité, standards techniques et interopérabilité.
Les membres prévoient une rencontre avec des émetteurs et d'autres acteurs des marchés de capitaux au New York Stock Exchange le 27 octobre. Le programme annoncé doit justement porter sur les infrastructures nécessaires à la tokenisation et sur la manière de raccorder ces titres aux marchés traditionnels. Pour l'instant, le produit concret de la coalition reste donc un chantier de standards, pas une nouvelle place boursière onchain prête à recevoir des ordres.