Coinbase a détaillé le 9 septembre un atelier post-quantique organisé avec le cryptographe Dan Boneh de Stanford et Localhost Research.
La réunion n'a produit ni nouveau standard Bitcoin ni date de migration.
Elle a surtout permis de faire quelque chose que Bitcoin ne peut pas improviser au dernier moment : réunir les personnes qui devront faire fonctionner la transition au niveau du protocole, des wallets, des exchanges et de la conservation institutionnelle.
Le problème concerne les signatures, pas le minage
Bitcoin utilise aujourd'hui des signatures basées sur la cryptographie à courbes elliptiques, notamment ECDSA et Schnorr.
Ces signatures reposent sur un problème mathématique considéré comme irréalisable pour les ordinateurs classiques à une échelle utile.
Un ordinateur quantique suffisamment puissant exécutant l'algorithme de Shor pourrait en revanche, en théorie, retrouver une clé privée à partir d'une clé publique exposée.
Cela ne signifie pas qu'un ordinateur quantique casserait automatiquement SHA-256 ou le mécanisme de minage de Bitcoin de la même manière.
La menace la plus directe concerne donc l'autorisation des transactions.
Tous les bitcoins ne sont pas exposés de la même façon
Une clé publique Bitcoin n'est pas toujours visible immédiatement sur la blockchain.
Certains formats d'adresse la cachent derrière un hash jusqu'au moment où les fonds sont dépensés. D'autres sorties anciennes, notamment Pay-to-PubKey, exposent directement la clé publique.
Les adresses déjà dépensées ou réutilisées peuvent également avoir révélé leur clé.
BIP-361 estime qu'au moins 34 % des bitcoins ont déjà exposé une clé publique sur la chaîne.
Cette estimation ne signifie pas que 34 % de l'offre peut être volée aujourd'hui. Aucun ordinateur quantique actuellement connu n'est capable d'effectuer l'attaque nécessaire contre Bitcoin.
Le vrai problème est la lenteur d'une migration mondiale
Bitcoin ne peut pas envoyer une notification à tout le monde et imposer une mise à jour pendant la nuit.
Un nouveau système de signature doit être conçu, examiné, testé, implémenté dans les logiciels, intégré aux hardware wallets et adopté par les exchanges et custodians.
Ensuite viennent les utilisateurs.
Des millions d'UTXO devraient potentiellement être déplacés vers de nouveaux outputs capables d'utiliser une cryptographie post-quantique.
C'est précisément pourquoi les participants de l'atelier considèrent que discuter d'une date exacte pour le fameux « Q-Day » est moins utile que de préparer une procédure crédible longtemps à l'avance.
Il n'existe toujours pas de signature parfaite pour Bitcoin
Les algorithmes post-quantiques existent déjà.
Le problème est qu'ils ne sont pas forcément adaptés aux contraintes très particulières de Bitcoin.
Une signature Schnorr actuelle fait environ 64 octets. Les schémas post-quantiques standardisés peuvent produire des signatures de plusieurs kilooctets.
Dans un système où chaque octet occupe de l'espace de bloc, cette différence se transforme immédiatement en moins de transactions et potentiellement en frais plus élevés.
Blockstream estime par exemple qu'une signature standardisée de type SLH-DSA autour de 2 420 octets réduirait fortement la capacité transactionnelle si elle était utilisée sans optimisation.
Son schéma expérimental SHRINCS descend à environ 324 octets dans une configuration stateful, mais il reste lui aussi un compromis à évaluer.
BIP-361 propose une migration beaucoup plus coercitive
Parmi les pistes discutées autour de Bitcoin figure BIP-361.
Le document propose qu'après l'introduction préalable d'un type d'output post-quantique, Bitcoin cesse progressivement d'accepter de nouvelles sorties utilisant les anciennes signatures vulnérables.
Une seconde phase irait plus loin en durcissant les règles relatives aux anciennes signatures ECDSA et Schnorr.
L'objectif serait de créer une échéance claire plutôt que de laisser des fonds vulnérables indéfiniment sur la chaîne.
Le BIP reste un brouillon. Il ne constitue pas une décision du réseau et aucune activation n'est programmée.
La question la plus explosive concerne les bitcoins que personne ne déplacera
Une migration volontaire fonctionne seulement pour les clés dont le propriétaire est encore capable d'agir.
Bitcoin contient aussi des fonds dormants depuis plus de quinze ans, des clés perdues et des sorties anciennes dont le propriétaire ne reviendra peut-être jamais.
Une future machine quantique pourrait théoriquement récupérer certains de ces fonds si les clés publiques sont exposées.
Le réseau devrait alors choisir entre plusieurs mauvaises options : laisser ces coins vulnérables, les rendre temporairement ou définitivement impossibles à dépenser, ou construire une procédure de récupération qui distingue le propriétaire historique d'un attaquant quantique.
C'est aussi une question politique. Geler un bitcoin jamais migré peut être vu comme une mesure de sécurité ou comme une confiscation imposée par le protocole.
Satoshi pose le cas limite parfait
Une partie importante des premiers bitcoins a été créée avec des formats Pay-to-PubKey qui révèlent directement la clé publique.
Ces sorties incluent des coins anciens souvent associés aux premiers mineurs et à Satoshi Nakamoto.
Les méthodes modernes permettant de prouver la possession d'une seed ou d'un chemin de dérivation ne peuvent pas nécessairement sauver ces portefeuilles : les premières versions de Bitcoin précèdent les wallets déterministes BIP-32.
Autrement dit, une solution technique qui fonctionne pour un wallet moderne ne règle pas automatiquement le problème des coins de 2009.
Les hardware wallets sont un autre goulot d'étranglement
L'atelier de Stanford a explicitement intégré des spécialistes des hardware wallets.
Ce n'est pas un détail.
De nouveaux schémas de signature peuvent demander davantage de mémoire, plus de calcul ou des sauvegardes différentes de celles utilisées aujourd'hui.
Une migration Bitcoin n'est réellement utilisable que si les petits appareils chargés de conserver les clés peuvent générer et vérifier ces nouvelles signatures sans devenir trop lents ou imposer un remplacement massif du matériel.
Les custodians institutionnels ont le même problème à une autre échelle, avec des procédures multisignatures, des politiques d'autorisation et des milliards de dollars à déplacer sans interruption.
Blockstream teste déjà des signatures post-quantiques sur Liquid
Le travail n'est plus entièrement théorique.
Blockstream Research a effectué en mars 2026 des transactions signées avec un schéma post-quantique sur Liquid, la sidechain Bitcoin utilisant Simplicity.
Cela permet d'expérimenter avec de vraies transactions sans modifier immédiatement les règles de consensus de Bitcoin mainnet.
Blockstream travaille aussi sur OP_CHECKSHRINCS, une proposition destinée à ajouter une vérification de signature hash-based post-quantique à Bitcoin.
Aucune de ces expérimentations n'est encore une mise à niveau de Bitcoin lui-même.
La migration sera probablement progressive
L'un des principaux constats de l'atelier est qu'il serait imprudent de choisir aujourd'hui un schéma définitif et de considérer le problème comme réglé.
La cryptographie post-quantique continue d'évoluer.
Bitcoin pourrait donc introduire une première protection, conserver plusieurs mécanismes pendant une période de transition puis adopter de meilleurs algorithmes lorsque la recherche progresse.
Cela complique le protocole, mais évite d'enfermer plusieurs centaines de milliards de dollars dans une solution choisie trop tôt.
Personne n'annonce que Bitcoin est sur le point d'être cassé
Coinbase insiste sur ce point : la menace quantique n'est pas considérée comme immédiate.
Les machines actuelles restent très loin des capacités nécessaires pour retrouver les clés privées de Bitcoin à une échelle pratique.
Le sujet devient sérieux précisément parce qu'une migration mondiale peut elle-même prendre des années.
Attendre qu'un ordinateur capable d'effectuer l'attaque existe avant de commencer à discuter des wallets, des nouveaux outputs et des millions de coins dormants serait probablement le scénario le plus risqué.
Bitcoin n'a donc pas encore choisi sa cryptographie post-quantique. Pour la première fois, une partie de son écosystème commence surtout à préparer la logistique du jour où il faudra vraiment la choisir.