Pendant des décennies, Arm a occupé une position singulière dans l'industrie des semi-conducteurs. L'entreprise ne vendait pas principalement des processeurs finis. Elle concevait des architectures et des blocs technologiques que d'autres sociétés intégraient dans leurs propres puces.

Apple, Qualcomm, Nvidia et de nombreux fabricants de composants utilisent ainsi des technologies Arm, avec des niveaux de personnalisation et des accords commerciaux différents.

Ce modèle reste extrêmement rentable. Il permet de commercialiser des licences, puis de percevoir des redevances lorsque les partenaires expédient des puces intégrant les technologies concernées.

Les résultats du deuxième trimestre fiscal 2027 confirment sa solidité. Mais ils mettent aussi en lumière une évolution stratégique majeure : Arm commence désormais à commercialiser ses propres processeurs destinés aux centres de données.

L'entreprise se retrouve ainsi dans une position nouvelle. Elle continue de fournir les technologies utilisées par de nombreux concepteurs de puces, tout en devenant elle-même un fournisseur de processeurs complets pour certains clients.

1,443 milliard de dollars de revenus, mais une rentabilité contrastée

Le trimestre clos le 30 septembre 2026 constitue le meilleur deuxième trimestre fiscal jamais publié par Arm.

Le chiffre d'affaires atteint 1,443 milliard de dollars, contre 1,135 milliard un an plus tôt, soit une progression de 27 %.

Cette hausse marque le cinquième trimestre consécutif au cours duquel les revenus progressent de plus de 20 % sur un an.

Les deux grandes catégories de revenus ne connaissent pourtant pas la même évolution.

Les licences et autres activités atteignent 773 millions de dollars, en augmentation de 50 % par rapport à l'année précédente.

Les redevances, perçues notamment sur les puces expédiées par les partenaires, progressent plus modestement : 670 millions de dollars, soit une hausse de 8 %.

La différence entre ces deux rythmes est importante pour comprendre le modèle d'Arm.

Une licence peut générer du chiffre d'affaires avant que le processeur correspondant ne soit fabriqué et commercialisé à grande échelle. Les redevances arrivent ensuite, au rythme des expéditions et selon les conditions des contrats.

Le dynamisme actuel des licences peut donc annoncer de futurs revenus récurrents, sans garantir leur montant ni leur calendrier.

Arm souligne d'ailleurs que les revenus de licences peuvent varier fortement d'un trimestre à l'autre, notamment en fonction de la signature et de la reconnaissance comptable de grands accords.

Le bénéfice net présente un tableau différent.

Selon les normes GAAP, il atteint 130 millions de dollars, contre 238 millions un an auparavant. Il recule donc de 45 % malgré l'augmentation du chiffre d'affaires.

Le bénéfice net ajusté non-GAAP progresse en revanche de 36 %, à 566 millions de dollars. Le bénéfice dilué par action ajusté atteint 0,52 dollar, contre 0,39 dollar un an plus tôt.

Ces résultats ne sont pas contradictoires. Les mesures ajustées excluent plusieurs charges comptables et éléments définis dans la réconciliation financière de l'entreprise.

La différence ne doit cependant pas conduire à ignorer le bénéfice publié selon les normes GAAP. Les dépenses de recherche et développement, ainsi que certaines charges de rémunération en actions, restent des composantes réelles du fonctionnement économique d'Arm.

Les centres de données deviennent un moteur essentiel

Le secteur le plus intéressant n'est plus seulement celui des smartphones.

Arm indique que les redevances liées aux centres de données ont doublé sur un an. L'entreprise ne publie pas dans son résumé trimestriel un montant autonome permettant de convertir directement cette progression en chiffre d'affaires total des serveurs.

Cette croissance accompagne l'adoption de processeurs Arm chez les grands exploitants de plateformes cloud.

Amazon développe ses processeurs Graviton. Google utilise Axion. Microsoft investit dans Cobalt. Nvidia déploie sa plateforme Vera dans des infrastructures d'intelligence artificielle.

Ces produits ne sont pas identiques. Ils exploitent néanmoins différentes technologies de l'écosystème Arm, adaptées aux besoins de leurs concepteurs.

Arm affirme que la part de ses architectures dans les déploiements de serveurs chez les principaux hyperscalers est passée de 15 % en 2024 à plus de 50 % en 2025, selon son propre périmètre de mesure.

L'entreprise prévoit qu'elle pourrait dépasser 60 % à la fin de l'année 2026.

Il faut lire ce chiffre avec précision. Arm parle des déploiements chez les principaux hyperscalers, pas de 60 % de l'ensemble du parc mondial des serveurs.

Il s'agit aussi d'une projection pour la fin de l'année, et non d'une part de marché déjà constatée à cette date.

La progression reflète néanmoins un changement industriel important : les processeurs Arm ne sont plus cantonnés aux appareils à faible consommation. Ils occupent désormais une place croissante dans les infrastructures de calcul les plus importantes.

Arm AGI CPU : le constructeur commence à vendre ses propres processeurs

La nouveauté stratégique de 2026 porte un nom : Arm AGI CPU.

Présenté en mars, ce processeur est le premier produit commercial en silicium conçu et proposé directement par Arm.

L'entreprise ne renonce pas à vendre ses architectures à d'autres fabricants. Elle ajoute simplement un niveau supplémentaire à son catalogue : un processeur complet, destiné aux centres de données.

Ce changement ouvre de nouvelles possibilités commerciales, mais modifie aussi la nature de ses responsabilités industrielles.

Vendre une licence et commercialiser un processeur physique exigent des organisations différentes. Dans le second cas, il faut notamment coordonner les capacités de fabrication, les composants, la validation matérielle et les livraisons aux clients.

Arm AGI CPU a été conçu pour les infrastructures utilisant de nombreux agents d'intelligence artificielle.

Contrairement à un accélérateur GPU, dont le rôle principal est d'effectuer de très grandes quantités de calculs parallèles, un processeur généraliste intervient dans l'orchestration des applications, les accès mémoire, les systèmes d'exploitation et les interactions avec les services.

Dans un système d'IA générative, le GPU peut être chargé de produire les résultats d'un modèle. Le CPU doit encore gérer les requêtes, préparer des données, coordonner les outils, exécuter du code et organiser les échanges entre composants.

La multiplication des agents autonomes augmente potentiellement ce type de travail.

Un agent ne se contente pas nécessairement de générer une réponse. Il peut consulter un document, interroger une base de données, exécuter un programme, attendre un résultat, puis recommencer.

Arm estime que cette évolution favorise les processeurs capables de gérer efficacement un grand nombre de tâches simultanées.

Jusqu'à 136 cœurs et une architecture pensée pour les racks

Arm AGI CPU repose sur la plateforme Neoverse CSS V3.

La fiche technique publiée par Arm évoque des configurations pouvant atteindre 136 cœurs Neoverse V3, avec 2 Mo de cache L2 dédié par cœur et une fréquence maximale annoncée de 3,7 GHz.

La puce utilise un procédé de fabrication 3 nm chez TSMC et présente une enveloppe thermique annoncée de 300 watts.

L'objectif n'est pas seulement d'obtenir le maximum de performances sur un processeur isolé.

Arm privilégie une mesure à l'échelle du rack : combien de calculs utiles une infrastructure peut-elle effectuer dans un volume physique et une enveloppe électrique déterminés ?

Cette approche devient importante lorsque les exploitants doivent installer des centaines ou des milliers de processeurs dans un même centre de données.

Une consommation réduite par tâche peut permettre de densifier les installations, mais le résultat dépend également des mémoires, du réseau, du refroidissement et du comportement des applications.

Arm affirme que son AGI CPU peut délivrer environ deux fois les performances par rack d'une configuration de référence utilisant des AMD EPYC 9755.

Cette comparaison provient d'essais réalisés par Signal65 et présentés dans la communication d'Arm.

Il ne faut pas transformer ce résultat en affirmation selon laquelle un AGI CPU serait deux fois plus rapide que tous les processeurs AMD.

Le benchmark concerne un scénario et une configuration de rack particuliers. Les performances par processeur, le rendement énergétique et les résultats sur d'autres charges de travail peuvent varier.

La commercialisation permettra de disposer d'analyses plus larges lorsque des systèmes complets seront accessibles à davantage d'utilisateurs.

Les premières livraisons commerciales sont attendues début 2027

Le point le plus concret des résultats du 4 novembre concerne les commandes.

Arm annonce avoir reçu des bons de commande de plusieurs clients pour ses processeurs AGI CPU, couvrant des livraisons s'étendant sur l'année civile 2027.

Les premières livraisons commerciales sont attendues au quatrième trimestre de son exercice fiscal 2027, c'est-à-dire entre janvier et mars 2027.

Cette précision évite une confusion fréquente : le quatrième trimestre fiscal d'Arm ne correspond pas au quatrième trimestre de l'année civile.

Oracle Cloud Infrastructure prévoit également de proposer des instances reposant sur AGI CPU en 2027.

Il s'agit d'un service annoncé pour l'avenir, et non d'une offre dont la disponibilité générale aurait été confirmée le 4 novembre.

Arm indique avoir renforcé ses capacités d'approvisionnement et diversifié les profils de clients concernés.

Le groupe se dit désormais plus confiant dans son objectif de générer jusqu'à 2 milliards de dollars de revenus cumulés grâce à AGI CPU sur ses exercices fiscaux 2027 et 2028.

Ce chiffre est une perspective commerciale. Il ne correspond ni à un montant déjà facturé, ni à un revenu garanti par les commandes communiquées.

Les délais de fabrication, les livraisons, l'acceptation par les clients et le rythme de déploiement détermineront la conversion effective des engagements en chiffre d'affaires.

Neoverse CSS N4 : Arm continue aussi de fournir les fabricants concurrents

La commercialisation d'AGI CPU pourrait donner l'impression qu'Arm abandonne son modèle historique. Les annonces récentes montrent plutôt une stratégie à plusieurs niveaux.

L'entreprise continue de fournir des licences d'architecture et des sous-systèmes de calcul aux fabricants qui souhaitent développer leurs propres puces.

Le nouveau Neoverse CSS N4 illustre cette approche.

Il rassemble des éléments de calcul et d'interconnexion qu'un partenaire peut utiliser comme base pour concevoir un processeur ou un composant d'infrastructure personnalisé.

Arm annonce jusqu'à deux fois les performances par socket et une amélioration de 25 % des performances par watt par rapport à la génération précédente, selon ses conditions de comparaison.

Ces chiffres ne concernent pas directement AGI CPU. Ils décrivent les gains revendiqués pour un sous-système de calcul destiné aux partenaires.

La distinction entre licence d'architecture, sous-système CSS et processeur complet devient donc essentielle.

Un fournisseur de cloud peut choisir de concevoir son propre processeur à partir des technologies Arm, d'utiliser un sous-système préintégré ou d'acheter directement un AGI CPU.

Ces options permettent à Arm de s'adresser à des clients ayant des besoins et des capacités de conception différents.

Elles soulèvent également une question concurrentielle : les partenaires historiques accepteront-ils durablement qu'Arm propose lui-même des processeurs sur certains marchés où ils commercialisent leurs propres produits ?

Les résultats actuels ne permettent pas de mesurer précisément l'effet de cette évolution sur les relations commerciales à long terme.

Les smartphones restent essentiels, mais leur croissance est moins régulière

Malgré la mise en avant des centres de données, Arm conserve une présence massive dans les appareils mobiles.

Ses technologies sont utilisées dans la grande majorité des smartphones, et l'entreprise continue d'enrichir ses architectures pour les traitements d'intelligence artificielle directement exécutés sur les appareils.

Cependant, la progression des revenus de redevances n'atteint que 8 % sur le trimestre.

Arm explique cette croissance plus modérée notamment par les effets de la hausse des prix des mémoires sur le marché des smartphones.

Des coûts de composants plus élevés peuvent peser sur les volumes ou modifier les choix de produits des fabricants.

Cette situation montre pourquoi la diversification vers les centres de données représente un enjeu stratégique important.

Arm cherche à capter une part plus importante de la valeur des infrastructures IA, dont les besoins de calcul augmentent rapidement.

L'entreprise affirme également que ses architectures équipent désormais environ 20 % des PC expédiés dans le monde.

Ce pourcentage provient de sa communication financière et doit être lu comme une estimation de l'entreprise, non comme une mesure indépendante publiée dans ce dossier.

Il indique néanmoins que l'expansion ne se limite pas aux serveurs. Les processeurs fondés sur Arm cherchent aussi à renforcer leur place dans les ordinateurs personnels.

10 milliards de puces Arm expédiées en un trimestre

Un autre chiffre permet de mesurer l'étendue de l'écosystème.

Pour la première fois, les partenaires d'Arm ont déclaré avoir expédié plus de 10 milliards de puces utilisant ses technologies au cours d'un seul trimestre.

Cela représente environ 1,5 milliard de puces supplémentaires par rapport à la même période de l'année précédente.

Il ne s'agit pas de 10 milliards de processeurs AGI CPU ni de 10 milliards de composants produits directement par Arm.

Ce total couvre les différentes catégories de puces conçues par ses partenaires et intégrant ses technologies.

On retrouve ces architectures dans les téléphones, les équipements réseau, les objets connectés, les systèmes automobiles et de nombreux appareils électroniques.

Cette diffusion explique pourquoi les licences et les redevances restent fondamentales pour les résultats du groupe.

Elle donne également à Arm un avantage logiciel potentiel : une base de développeurs importante, des outils éprouvés et un écosystème déjà largement adopté.

Le constructeur revendique désormais plus de 30 millions de développeurs dans son écosystème.

1,54 milliard de dollars attendu au prochain trimestre

Arm termine sa publication avec une perspective supérieure à son chiffre d'affaires actuel.

Pour le troisième trimestre fiscal 2027, l'entreprise prévoit environ 1,54 milliard de dollars de revenus, avec une marge d'incertitude de 50 millions.

Elle anticipe également un bénéfice dilué ajusté non-GAAP de 0,56 dollar par action, avec une variation possible de 0,04 dollar.

Les prévisions reflètent la dynamique des licences, des redevances et la préparation des nouvelles activités.

Elles ne constituent pas des résultats acquis. Le chiffre d'affaires final dépendra notamment des contrats reconnus, des expéditions de puces des partenaires et de la réalisation des livraisons commerciales prévues.

Reuters rapporte que ces perspectives dépassent légèrement les attentes des analystes suivis par le marché.

La publication montre toutefois une situation plus nuancée qu'une croissance uniforme de tous les indicateurs.

Le chiffre d'affaires progresse fortement, les licences accélèrent et les centres de données prennent davantage de poids. En parallèle, le bénéfice net GAAP recule et les dépenses de recherche et développement demeurent élevées.

Arm investit dans une transformation industrielle qui peut élargir son marché, mais qui comporte aussi de nouvelles contraintes de fabrication et de commercialisation.

La prochaine étape déterminante sera la livraison effective d'AGI CPU à ses premiers clients commerciaux.

Si ces commandes se transforment en revenus significatifs, Arm disposera d'un nouveau moteur de croissance au-delà des licences. Dans le cas contraire, son activité historique continuera de porter l'essentiel de ses résultats.

Le trimestre publié le 4 novembre ne tranche pas encore cette question. Il montre en revanche qu'Arm dispose de ressources commerciales importantes pour tenter ce changement de modèle.