La juge fédérale Rita Lin a bloqué jeudi 27 août la désignation d’Anthropic comme risque pour la chaîne d’approvisionnement du Pentagone. Dans une ordonnance de 59 pages rapportée par Reuters et Associated Press, elle estime que la décision prise contre l’entreprise était illégale et ne reposait pas sur une justification suffisante liée à un véritable risque de sabotage ou d’infiltration.

Le dossier dépasse assez largement la question de savoir quel modèle d’IA doit tourner sur les réseaux militaires américains. Anthropic soutenait que le Pentagone avait utilisé un mécanisme de sécurité nationale pour sanctionner ses prises de position sur les limites d’utilisation de Claude.

Deux usages que l’entreprise refuse toujours

Le conflit remonte aux négociations entre Anthropic et le Département de la Défense autour des usages militaires de Claude. L’entreprise se disait prête à accepter les usages légaux de son IA pour la sécurité nationale, avec deux exceptions : la surveillance intérieure de masse des Américains et les armes entièrement autonomes.

Anthropic justifie la seconde limite par la fiabilité encore insuffisante des modèles d’IA de pointe pour prendre seuls des décisions létales. Pour la surveillance intérieure de masse, son argument est juridique et éthique : l’entreprise considère qu’un tel usage porterait atteinte aux droits fondamentaux.

Le Pentagone défendait une lecture opposée. Selon les arguments du gouvernement rapportés dans la procédure, une entreprise privée ne devrait pas pouvoir imposer de telles contraintes aux opérations militaires une fois son modèle intégré à celles-ci. Le Département de la Justice avançait aussi que ces restrictions pouvaient créer une incertitude sur la disponibilité de Claude pendant une opération.

La sécurité nationale ne suffit pas à justifier la sanction

C’est précisément ce raisonnement que la décision de Rita Lin met en difficulté. La juge estime que le dossier montre davantage une volonté de sanctionner Anthropic pour ses critiques qu’une inquiétude étayée concernant une compromission des systèmes militaires.

Anthropic avait attaqué la mesure le 9 mars en invoquant notamment le Premier Amendement, qui protège la liberté d’expression, ainsi que le Cinquième Amendement sur le droit à une procédure régulière. L’entreprise affirmait ne pas avoir disposé d’une véritable possibilité de contester sa désignation avant qu’elle ne produise ses effets.

La mesure était particulièrement inhabituelle. Reuters souligne qu’il s’agissait de la première désignation publique d’une entreprise américaine comme risque pour la chaîne d’approvisionnement au titre d’un mécanisme historiquement destiné à protéger les systèmes militaires contre des menaces de sabotage ou d’infiltration étrangères.

Claude ne disparaît pas pour autant des affaires militaires

Anthropic n’a jamais présenté sa position comme un refus général de travailler avec l’armée américaine. Dans sa déclaration de février, l’entreprise rappelait avoir déployé ses modèles sur des réseaux gouvernementaux classifiés depuis 2024 et disait vouloir continuer à soutenir les usages de sécurité nationale en dehors de ses deux lignes rouges.

Après la décision, Anthropic a de nouveau déclaré vouloir travailler avec le gouvernement pour exploiter l’IA au service de la sécurité nationale. Le Pentagone n’avait pas immédiatement commenté le jugement auprès de Reuters.

Le contentieux n’est d’ailleurs pas entièrement terminé. Une autre procédure engagée par Anthropic contre une désignation distincte du Pentagone reste pendante à Washington et pourrait toucher l’accès de l’entreprise à des contrats civils fédéraux.