La souveraineté numérique européenne se heurte à une difficulté très matérielle : les données peuvent être hébergées en Europe tout en dépendant de services, de logiciels ou d'infrastructures contrôlés par des entreprises étrangères. Bull et Schwarz Digits veulent s'attaquer à une partie de ce problème en rapprochant leurs compétences industrielles et cloud.
Le 3 novembre 2026, au Digital Summit de Berlin, les deux groupes ont annoncé la signature d'un Memorandum of Understanding. Le document définit une intention de coopération autour des infrastructures de calcul haute performance et d'intelligence artificielle. Il ne constitue pas encore un contrat de fourniture définitif assorti d'un volume de serveurs ou d'une capacité garantie.
Derrière cette annonce se trouvent deux activités complémentaires. Bull, entreprise française spécialisée dans les supercalculateurs, dispose d'une capacité de conception et de fabrication de systèmes informatiques avancés. Schwarz Digits exploite STACKIT, une plateforme cloud destinée notamment aux entreprises et aux administrations souhaitant conserver leurs données sous juridiction européenne.
Le projet consiste à relier ces deux niveaux. Les serveurs et les architectures de calcul seraient développés avec Bull, tandis que STACKIT assurerait l'environnement cloud dans lequel les clients pourraient exploiter les ressources et les applications associées.
La fabrication française au cœur de la future infrastructure
Bull prévoit de mobiliser son usine d'Angers, qui assemble des équipements de calcul haute performance et des systèmes informatiques destinés aux centres de données. Le site représente l'une des principales capacités industrielles européennes dans le domaine des supercalculateurs.
L'entreprise a inauguré en octobre 2026 une extension de ses installations, permettant de doubler sa capacité de production. Cette montée en puissance intervient alors que les projets d'IA utilisent des infrastructures toujours plus volumineuses, avec des besoins importants en alimentation électrique, en refroidissement et en interconnexion.
La coopération avec Schwarz Digits s'appuierait notamment sur l'expertise de Bull dans la conception de systèmes de calcul à l'échelle du rack. Dans cette approche, les processeurs, les accélérateurs, les interfaces réseau et les composants de refroidissement sont pensés comme un ensemble plutôt que comme une juxtaposition de serveurs indépendants.
L'architecture envisagée doit également exploiter les technologies de refroidissement liquide direct de Bull. Ce type de refroidissement fait circuler un fluide au plus près des composants qui dissipent le plus de chaleur, notamment les processeurs et les accélérateurs utilisés pour l'IA.
L'objectif est de gérer des densités de calcul plus élevées tout en limitant certains besoins de ventilation. Les partenaires évoquent une meilleure efficacité énergétique, mais aucun benchmark spécifique à leur future plateforme commune n'a encore été publié.
La fabrication sur le territoire européen ne garantit pas que tous les composants utilisés seront européens. Les accélérateurs IA, les mémoires à haute bande passante ou certains circuits réseau peuvent toujours provenir de fournisseurs internationaux.
Le communiqué ne précise ni les processeurs ni les GPU qui équiperont les serveurs issus de cette coopération. Il ne fournit pas non plus d'engagement concernant une chaîne d'approvisionnement entièrement européenne.
STACKIT doit fournir la couche cloud et les services
Schwarz Digits constitue la branche informatique et numérique du groupe Schwarz, connu notamment pour les enseignes Lidl et Kaufland. Son activité technologique ne se limite cependant pas aux besoins internes du distributeur.
Avec STACKIT, le groupe commercialise des ressources cloud et des services informatiques destinés aux organisations européennes. Cette infrastructure comprend des capacités de calcul, de stockage et différents outils nécessaires à l'exploitation d'applications professionnelles.
Dans la coopération annoncée avec Bull, STACKIT fournirait l'environnement d'exploitation et de distribution des ressources de calcul. Les entreprises et les administrations pourraient ainsi accéder à des capacités IA sans nécessairement déployer elles-mêmes des supercalculateurs.
Le communiqué précise que les partenaires souhaitent maintenir les données sensibles, les infrastructures et les opérations sous contrôle et juridiction européens.
Cette formulation ne suffit toutefois pas à documenter tous les aspects de la souveraineté technique. Pour un client professionnel, plusieurs questions doivent être distinguées : localisation des données, identité de l'opérateur, contrôle des accès administrateurs, dépendances logicielles et réglementation applicable.
Une plateforme exploitée par une entreprise européenne peut encore reposer sur des composants matériels ou logiciels étrangers. De même, la présence physique d'un serveur dans un centre de données européen ne constitue pas, à elle seule, une garantie complète de confidentialité.
STACKIT dispose déjà de services cloud commercialisés. La nouvelle infrastructure commune annoncée avec Bull ne doit donc pas être présentée comme un produit intégralement disponible depuis le 3 novembre. Les partenaires n'ont pas communiqué de date de lancement précise pour l'ensemble de leurs futures offres.
BullSequana AI pourrait rejoindre la place de marché STACKIT
La coopération ne concerne pas seulement la fabrication de machines. Bull et Schwarz Digits souhaitent rendre la plateforme BullSequana AI accessible au travers de la place de marché STACKIT.
BullSequana AI regroupe des outils destinés au développement et à l'exécution d'applications d'intelligence artificielle. Son intégration permettrait aux clients d'utiliser une couche logicielle associée à l'infrastructure de calcul proposée par le fournisseur cloud.
Pour une entreprise, cette combinaison pourrait simplifier certaines opérations : provisionnement de ressources, déploiement de modèles, exploitation d'applications IA et gestion des environnements nécessaires à leur fonctionnement.
Les partenaires mettent en avant une architecture ouverte et modulaire. L'objectif déclaré est de laisser davantage de choix sur les composants et les outils utilisés, plutôt que d'imposer une solution entièrement fermée.
Le niveau d'ouverture effectif devra néanmoins être examiné lorsque les offres seront commercialisées. La compatibilité avec des modèles précis, les formats pris en charge, les interfaces disponibles et les possibilités de migration n'ont pas été détaillés dans l'annonce.
Les tarifs, les niveaux de service, les capacités GPU accessibles et les conditions contractuelles destinées aux futurs utilisateurs ne sont pas davantage connus.
Des serveurs fondés sur Open Compute Project
Bull et Schwarz Digits envisagent également de concevoir conjointement de nouveaux serveurs reposant sur les standards Open Compute Project, ou OCP.
Ce projet collaboratif développe des spécifications ouvertes pour les infrastructures de centres de données, notamment autour des équipements, des racks et de certaines interfaces matérielles.
L'intérêt d'une telle approche est de réduire certaines dépendances à des conceptions propriétaires et de faciliter l'intégration de composants provenant de plusieurs fournisseurs.
Il ne faut pas pour autant confondre spécifications ouvertes et indépendance industrielle totale. Une architecture compatible OCP peut continuer à utiliser des processeurs, des accélérateurs ou des systèmes logiciels propriétaires.
L'annonce ne précise pas quels standards OCP seront retenus ni la génération matérielle envisagée pour les premiers serveurs communs.
Les deux entreprises mentionnent aussi de futurs projets HPC de grande envergure, l'intégration de solutions SAP et une exploration des possibilités offertes par l'informatique quantique.
Ces sujets correspondent à des axes de coopération. Ils ne constituent pas des produits prêts à être commercialisés dans le cadre de cet accord.
La souveraineté numérique ne se résume pas au lieu d'hébergement
Le marché européen du cloud reste largement structuré autour de fournisseurs américains, particulièrement pour les services avancés de calcul et d'intelligence artificielle. Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud disposent d'écosystèmes étendus, avec des outils logiciels, des réseaux internationaux et des services managés difficiles à reproduire rapidement.
Bull et Schwarz Digits cherchent à proposer une alternative à certaines de ces dépendances, en s'appuyant sur des acteurs industriels et un opérateur cloud établis en Europe.
Leur proposition répond notamment aux préoccupations des administrations, des organismes publics et des entreprises opérant dans des secteurs réglementés. Ces organisations doivent maîtriser la circulation de certaines données et connaître les acteurs pouvant accéder à leurs infrastructures.
Le contrôle juridique constitue cependant un élément parmi d'autres. Une infrastructure véritablement résiliente doit également garantir la maintenance, la disponibilité des pièces, la continuité des mises à jour et la capacité à remplacer des fournisseurs critiques.
Le choix des accélérateurs IA reste particulièrement sensible. Les modèles les plus avancés sont souvent exécutés sur des architectures dont les outils de développement, les pilotes et les bibliothèques sont largement contrôlés par leurs fournisseurs.
Aucun élément du protocole d'accord ne démontre que Bull et Schwarz Digits disposent déjà d'une solution permettant d'éliminer l'ensemble de ces dépendances.
Un contexte d'investissements importants dans l'IA européenne
L'annonce intervient alors que les deux partenaires développent rapidement leurs activités.
Bull a renforcé sa capacité industrielle à Angers et participe à plusieurs programmes de calcul intensif. L'entreprise a été reprise par l'État français en mars 2026, dans une opération destinée notamment à préserver une capacité stratégique dans le calcul haute performance.
Schwarz Digits investit également dans les infrastructures cloud et dans les services d'intelligence artificielle. Reuters rapporte que le groupe Schwarz dirige un tour de financement de 7 milliards de dollars canadiens pour Cohere, entreprise canadienne spécialisée dans les modèles d'IA.
Cohere cherche parallèlement à renforcer sa présence européenne, notamment avec des opérations annoncées concernant l'allemand Aleph Alpha et le tchèque Aisle.
Ces initiatives donnent un contexte industriel au rapprochement franco-allemand, mais elles ne doivent pas être confondues avec son financement propre. Aucun montant d'investissement spécifiquement consacré au partenariat Bull–Schwarz Digits n'a été dévoilé.
Le calendrier est lui aussi absent. Les entreprises n'ont annoncé ni date de mise en service, ni nombre de racks, ni puissance électrique dédiée aux installations issues de cet accord.
Une annonce industrielle dont les performances restent à démontrer
Bull et Schwarz Digits disposent de compétences complémentaires : le premier sait concevoir et fabriquer de grandes infrastructures de calcul, le second exploite déjà une plateforme cloud européenne.
La combinaison pourrait faciliter l'accès d'entreprises à des ressources de calcul souveraines, notamment pour l'entraînement, l'adaptation ou l'inférence de modèles IA.
Il reste cependant plusieurs conditions à remplir avant de juger la compétitivité de la future offre. Les coûts par unité de calcul, la disponibilité des accélérateurs, le rendement énergétique, les performances logicielles et la qualité des services managés seront déterminants.
L'accord signé à Berlin ne comporte pas de données permettant de comparer ces critères à ceux des grands fournisseurs cloud déjà présents sur le marché.
Le partenariat établit une orientation industrielle et technique. Il ne signifie pas qu'une infrastructure commune complète fonctionne déjà, ni qu'une alternative européenne aux principaux services IA mondiaux est immédiatement disponible.
La prochaine étape sera la transformation du protocole d'accord en projets exécutables, avec des configurations matérielles, des engagements de service et des dates de livraison. Au 3 novembre 2026, les conditions financières de la coopération n'ont pas été rendues publiques.