On peut construire le processeur IA le plus puissant du marché, il restera parfaitement inutile sans électricité pour le faire fonctionner. Et si plusieurs dizaines de milliers de ces processeurs sont réunis dans un bâtiment, il faut aussi distribuer cette énergie, protéger les installations et évacuer une quantité considérable de chaleur.
C'est précisément dans cette partie moins spectaculaire de l'industrie technologique que Schneider Electric réalise aujourd'hui une part importante de sa croissance.
Le groupe français a publié le 16 octobre un chiffre d'affaires de 11,46 milliards d'euros pour le troisième trimestre 2026. La progression atteint 17,9 % en données publiées et 16,9 % à périmètre et taux de change comparables. Ces résultats dépassent le consensus d'analystes d'environ 11,13 milliards d'euros rapporté par Reuters.
Schneider Electric relève simultanément ses objectifs pour l'ensemble de l'année. C'est la deuxième révision à la hausse de 2026, après celle annoncée en juillet. Le principal moteur est clairement identifié : les centres de données, dont la demande commerciale a progressé à un rythme à trois chiffres pendant le trimestre.
Les chiffres d'un trimestre exceptionnel
Avec 11,46 milliards d'euros de ventes, Schneider Electric enregistre son trimestre le plus élevé à cette date. La progression ne provient pas uniquement d'une hausse des prix : l'entreprise indique que les volumes soutiennent également fortement la croissance de plusieurs familles de produits.
La division Energy Management, spécialisée dans la gestion et la distribution de l'énergie, représente 9,62 milliards d'euros de chiffre d'affaires trimestriel. Sa croissance organique approche 19 %.
L'activité Industrial Automation progresse également, d'environ 8 % en organique, portée notamment par la reprise de certaines activités d'automatisation manufacturière. Elle reste toutefois moins dynamique que la gestion de l'énergie.
Une autre lecture des résultats est particulièrement instructive. Les produits représentent 48 % du chiffre d'affaires trimestriel et enregistrent une croissance organique de 17 %. Les systèmes, qui comptent pour 35 % des ventes, progressent de 22 %. Les logiciels et services, représentant les 17 % restants, augmentent de 7 %.
Ces différences montrent que l'expansion des centres de données bénéficie particulièrement aux installations complexes, qui nécessitent l'assemblage de plusieurs équipements et solutions électriques. Le moteur n'est pas seulement la vente d'un composant supplémentaire, mais la construction de systèmes entiers.
Pourquoi l'IA fait exploser la demande d'équipements électriques
Un centre de données moderne n'est pas une simple salle remplie de serveurs. Il s'agit d'une installation industrielle devant fournir une alimentation stable, répartir des charges électriques importantes et continuer à fonctionner malgré certaines défaillances.
Les équipements de Schneider Electric interviennent à plusieurs niveaux : distribution électrique, protection des circuits, alimentation sans interruption, refroidissement, automatisation et supervision des infrastructures.
L'essor des accélérateurs IA accentue les contraintes de cette architecture. Les systèmes regroupent davantage de processeurs gourmands en énergie, avec des densités de puissance qui peuvent rendre certaines installations traditionnelles inadaptées.
Les opérateurs doivent alors revoir leurs systèmes d'alimentation, augmenter la capacité des équipements de secours et adopter des solutions thermiques compatibles avec les nouveaux racks.
Dans son communiqué, Schneider Electric signale particulièrement la bonne tenue des solutions préfabriquées, des onduleurs triphasés et du refroidissement.
Les systèmes préfabriqués permettent notamment de préparer certaines parties de l'infrastructure avant leur installation définitive. Ils peuvent contribuer à réduire le travail d'intégration sur le site, même si le gain réel dépend de la conception et de la complexité du projet.
Pour un exploitant de centres de données, la question n'est donc plus seulement de savoir combien de GPU il peut commander. Il doit aussi déterminer si son infrastructure électrique et thermique pourra accueillir ces machines dans les délais.
La demande augmente plus vite que les ventes
Schneider Electric emploie une expression importante dans ses résultats : la demande des centres de données affiche une croissance à trois chiffres au troisième trimestre.
Cela indique au minimum un doublement de la demande sur la base de comparaison concernée. Mais il ne faut pas confondre ce chiffre avec une croissance identique du chiffre d'affaires total du groupe, ni même avec celle de toutes ses ventes aux centres de données.
Une commande peut être enregistrée bien avant la livraison et la facturation des équipements correspondants. L'expansion d'un grand campus informatique peut également nécessiter plusieurs étapes de construction et plusieurs années d'investissement.
C'est pourquoi la progression du carnet de commandes mérite autant d'attention que les revenus déjà encaissés.
Schneider Electric annonce un nouveau niveau record de commandes en attente à la fin du trimestre. Son directeur général Olivier Blum souligne que la dynamique donne davantage de visibilité sur 2027 et 2028.
Il s'agit d'une perspective favorable, pas d'une garantie. Les projets peuvent être retardés par l'accès au réseau électrique, la disponibilité des terrains, le financement ou une révision des dépenses des grandes entreprises technologiques.
La différence entre demande, commandes, livraisons et chiffre d'affaires sera donc essentielle pour suivre les prochains résultats du groupe.
Un marché mondial, mais une accélération notable en Asie
L'Amérique du Nord reste un marché majeur pour les grands projets d'infrastructure numérique. Les hyperscalers américains poursuivent leurs investissements dans les capacités de calcul nécessaires au cloud et à l'intelligence artificielle.
Pourtant, la progression régionale du troisième trimestre est menée par la Chine et l'Asie de l'Est. Schneider Electric y annonce une croissance organique de 26 %, contre 20 % en Amérique du Nord.
L'entreprise attribue une partie importante de cette accélération asiatique aux centres de données, grâce aux ventes directes aux grandes entreprises numériques, mais aussi à la demande d'opérateurs régionaux proposant de l'hébergement et de la colocation.
Ce mouvement montre que les besoins en alimentation et en refroidissement ne sont pas limités aux quelques entreprises américaines qui dominent les annonces de modèles IA.
Les opérateurs locaux développent également leurs infrastructures, tandis que les fournisseurs de services cloud cherchent à disposer de capacités adaptées à leurs marchés.
Les chiffres régionaux doivent néanmoins être interprétés avec prudence : ils reflètent les performances de l'ensemble des activités de Schneider Electric dans chaque zone et non uniquement les ventes de solutions dédiées à l'IA.
Schneider Electric relève encore ses prévisions pour 2026
Les résultats conduisent le groupe à revoir plusieurs objectifs financiers.
Schneider Electric prévoit désormais une croissance organique de son chiffre d'affaires comprise entre 12 % et 14 % pour l'ensemble de 2026. Sa précédente fourchette se situait entre 10 % et 13 %.
La croissance organique attendue de l'EBITA ajusté passe quant à elle de 14-19 % à 18-21 %. Cet indicateur mesure la progression du résultat opérationnel ajusté selon les définitions financières du groupe.
L'entreprise anticipe également une amélioration organique de sa marge d'EBITA ajusté de 100 à 120 points de base.
Ces chiffres montrent que Schneider Electric ne prévoit pas uniquement de vendre davantage. Le groupe cherche aussi à améliorer la rentabilité de ses activités grâce à la combinaison des volumes, du prix et de son portefeuille de produits et services.
Il faut néanmoins conserver une distinction claire : les 11,46 milliards d'euros du troisième trimestre constituent un résultat publié, alors que les objectifs annuels restent des prévisions susceptibles d'être révisées.
Le marché des équipements pour centres de données donne aujourd'hui au groupe une visibilité importante, mais le rythme futur de construction des infrastructures reste dépendant de décisions d'investissement extérieures.
L'électricité et le refroidissement deviennent aussi stratégiques que les GPU
La pression sur les infrastructures physiques constitue l'un des effets les plus concrets de la course à l'IA.
Les nouveaux accélérateurs ne se distinguent pas seulement par leur capacité à exécuter davantage de calculs. Leur consommation et leur densité modifient directement les contraintes imposées aux bâtiments qui les accueillent.
À mesure que la puissance installée augmente, les opérateurs doivent limiter les pertes électriques, garantir la continuité de service et concevoir des dispositifs de refroidissement capables de suivre les charges.
Les techniques de refroidissement liquide se développent pour les systèmes les plus denses, parfois en association avec des installations refroidies par air.
Schneider Electric renforce précisément son offre dans ce domaine, notamment à travers les solutions Motivair. Le groupe a présenté en septembre une unité de distribution de liquide de refroidissement conçue pour fonctionner avec des architectures thermiques hybrides.
Ces équipements illustrent une évolution industrielle : dans certains projets, la capacité à évacuer la chaleur et à distribuer l'électricité peut devenir aussi déterminante que la disponibilité des processeurs eux-mêmes.
Cela ne signifie pas que chaque centre de données devra adopter la même technologie. Les besoins varient avec les modèles de serveurs, la densité des racks, les conditions locales et les objectifs d'efficacité énergétique.
Après les équipements, Schneider veut renforcer sa position dans les logiciels
Le groupe ne limite pas sa stratégie aux infrastructures matérielles.
Début octobre, Schneider Electric a annoncé un accord pour acquérir PTC, entreprise américaine spécialisée dans les logiciels de conception et de gestion du cycle de vie des produits, pour une opération valorisée à environ 22,6 milliards de dollars.
Cette acquisition projetée s'inscrit dans une ambition plus large : relier les données de conception, les opérations industrielles et la gestion de l'énergie.
Schneider Electric dispose déjà d'activités logicielles importantes, notamment avec AVEVA, ETAP et RIB Software.
Le groupe cherche à combiner ces outils avec ses équipements et ses connaissances des installations physiques afin d'aider les entreprises à surveiller, optimiser et automatiser leurs opérations.
L'opportunité est réelle dans les centres de données, où l'efficacité dépend d'un ensemble de paramètres évolutifs : charges informatiques, capacité électrique disponible, consommation des systèmes de refroidissement et maintenance préventive.
Il serait néanmoins prématuré d'attribuer aux futures acquisitions une contribution déjà réalisée aux résultats du troisième trimestre. L'annonce concernant PTC décrit un accord de transaction, pas une intégration achevée.
Le risque d'une industrie qui investit trop vite
L'enthousiasme autour des infrastructures IA ne supprime pas les risques économiques.
Les grands opérateurs cloud investissent actuellement dans des capacités de calcul dont la rentabilité dépendra de la demande réelle pour les services d'intelligence artificielle.
Les fabricants d'équipements profitent de la construction de ces infrastructures avant que tous les modèles économiques des services hébergés soient stabilisés.
Schneider Electric occupe ainsi une position différente de celle d'un développeur de modèles IA. Il peut vendre des systèmes électriques et thermiques à de nombreux opérateurs, indépendamment du modèle ou du fabricant de GPU finalement choisi.
Cette diversification réduit certaines dépendances technologiques, sans protéger complètement l'entreprise contre un éventuel ralentissement des investissements.
Si les grandes plateformes décident de repousser leurs projets, leurs fournisseurs d'infrastructures pourraient subir à leur tour des reports de commandes. À l'inverse, les besoins de modernisation électrique, de remplacement d'équipements et d'amélioration énergétique ne disparaîtraient pas nécessairement.
La solidité du carnet de commandes offre donc un indicateur intéressant, mais elle ne doit pas être confondue avec une croissance garantie sur plusieurs années.
Un industriel français au cœur de la nouvelle économie du calcul
Les résultats du 16 octobre rappellent que l'économie de l'intelligence artificielle dépasse les laboratoires logiciels et les fabricants de semi-conducteurs.
Pour chaque nouveau cluster de calcul, les exploitants doivent résoudre des problèmes beaucoup plus anciens que l'IA générative : fournir de l'énergie, la distribuer sans interruption et éviter que la chaleur ne rende les machines inutilisables.
Schneider Electric possède une expertise directement applicable à ces contraintes. Le groupe bénéficie ainsi d'une vague d'investissements dans laquelle les équipements électriques deviennent des composants essentiels de l'infrastructure numérique.
La hausse de ses prévisions pour 2026 traduit cette situation favorable. Elle ne permet pas encore de conclure que la demande continuera au même rythme en 2027 et 2028.
Mais elle illustre une réalité parfois négligée dans les débats sur l'IA : la prochaine limite au développement du calcul ne viendra pas forcément d'un manque de modèles ou de GPU. Elle pourrait tout simplement se trouver dans la capacité à construire, alimenter et refroidir les bâtiments qui les accueillent.