Interdire une application sur les ordinateurs d'une administration paraît relativement simple. Encore faut-il savoir où cette application est installée. Avec l'intelligence artificielle, l'exercice devient plus compliqué : un modèle peut être intégré à un logiciel de bureau, à un service cloud ou à un outil spécialisé sans apparaître sous son nom d'origine. C'est précisément ce qui rend la nouvelle décision américaine importante. Le Department of Homeland Security, ou DHS, a rendu publique le 19 octobre une ordonnance excluant les technologies DeepSeek des systèmes informatiques des agences fédérales civiles. La mesure interdit également leur acquisition dans les marchés publics concernés. Elle ne se limite pas à l'application de conversation proposée directement par l'entreprise chinoise. Les produits de ses filiales et les services tiers développés à partir de ses implémentations entrent aussi dans le périmètre. Pour les responsables informatiques du gouvernement américain, la question ne sera donc pas seulement de désinstaller un chatbot. Il faudra identifier les technologies qui fonctionnent derrière les services déjà utilisés. Le texte s'inscrit dans un cadre de sécurité des chaînes d'approvisionnement, avec des conséquences potentielles sur les achats de logiciels et les contrats des fournisseurs.
Une ordonnance de juillet rendue publique en octobre
La chronologie mérite une précision importante. L'avis déposé pour inspection publique le 19 octobre ne correspond pas nécessairement au jour où l'interdiction a été décidée. Le document officiel contient une ordonnance numérotée 2026-01 et datée du 24 juillet 2026. Elle est signée par Markwayne Mullin, secrétaire américain à la Sécurité intérieure. L'avis est devenu public le 19 octobre, avant sa publication au Federal Register le 20 octobre. Cette différence entre la date du document et sa publication explique pourquoi l'annonce a pris une dimension médiatique plusieurs mois après sa date d'origine. Le DHS agit en application du Federal Acquisition Supply Chain Security Act de 2018. Cette loi permet aux autorités fédérales de prendre des mesures concernant les produits et services informatiques présentant des risques pour la chaîne d'approvisionnement. La décision suit l'examen d'une recommandation du Federal Acquisition Security Council. L'ordonnance ne constitue donc pas une nouvelle loi américaine interdisant l'intelligence artificielle chinoise. Elle correspond à une mesure administrative ciblée concernant des organismes et technologies identifiés.
DeepSeek interdit d'achat et retiré des systèmes concernés
Le texte comporte deux volets. Le premier concerne les futurs achats. Les agences fédérales civiles doivent exclure les produits et services informatiques développés par DeepSeek et les entités affiliées des procédures d'acquisition concernées. Cette obligation peut s'appliquer aux catalogues de produits approuvés, aux marchés électroniques et aux listes utilisées par les organismes pour commander du matériel ou des logiciels. Le deuxième volet porte sur les outils déjà présents. Les agences doivent retirer les produits DeepSeek de leurs systèmes informatiques. Cette obligation concerne également certaines solutions développées par des prestataires extérieurs à partir d'implémentations DeepSeek. C'est ce deuxième point qui complique particulièrement l'application pratique de la mesure. Une administration peut savoir qu'un collaborateur utilise directement le chatbot DeepSeek. Il devient plus difficile d'identifier un logiciel dont les fonctions d'intelligence artificielle reposent sur un modèle développé par la société chinoise, notamment lorsque ce détail n'apparaît pas dans l'interface. L'application de l'ordonnance peut donc nécessiter des échanges avec les fournisseurs, une analyse des composants logiciels et une révision des achats existants. L'exclusion ne dépend pas uniquement du nom commercial affiché à l'utilisateur.
Pourquoi Washington considère DeepSeek comme un risque
Le DHS décrit plusieurs catégories de risques. La première concerne le traitement des données. DeepSeek est une entreprise établie en Chine, où les lois relatives à la sécurité nationale peuvent imposer certaines obligations aux entreprises. L'administration américaine considère que cette situation crée des risques pour les informations traitées par les services du fournisseur. Le document évoque notamment la collecte de données personnelles et de métadonnées permettant d'identifier ou de suivre des utilisateurs. Une autre préoccupation concerne les requêtes envoyées aux modèles. Lorsqu'un agent public utilise un chatbot pour résumer un document ou analyser une situation, il peut lui transmettre des informations qui ne devraient pas quitter l'environnement gouvernemental. Si ces données sont traitées par des infrastructures situées à l'étranger, leur confidentialité devient une question stratégique. Le DHS estime que des informations isolées peuvent également présenter un intérêt une fois rapprochées d'autres sources. La question dépasse donc les documents explicitement classifiés. Des données administratives ou professionnelles peuvent révéler des informations sur des organisations, leurs collaborateurs et leurs activités. Ces préoccupations constituent la justification de l'ordonnance. Elles ne prouvent pas que chaque utilisation de DeepSeek a entraîné une fuite de données.
Des vulnérabilités évoquées, mais pas de compromission généralisée démontrée
La cybersécurité constitue le deuxième volet du raisonnement américain. L'ordonnance évoque la possibilité que les modèles et produits concernés présentent des vulnérabilités ou comportent des composants malveillants. Elle cite également des travaux antérieurs portant sur la sécurité et la confidentialité de l'application DeepSeek pour iPhone. Des chercheurs avaient signalé plusieurs problèmes dans cette application en 2025. Ces découvertes ont contribué à alimenter les inquiétudes autour du service. Mais il faut distinguer trois notions. Une vulnérabilité identifiée dans une version d'une application n'est pas automatiquement présente dans toutes les versions suivantes. La possibilité théorique d'un logiciel malveillant ne démontre pas sa présence dans chaque modèle. Enfin, un risque de transfert de données ne signifie pas qu'une compromission générale a été établie. L'ordonnance est une décision de prévention et de sécurité des approvisionnements. Elle n'est pas présentée comme un rapport technique prouvant que toutes les agences utilisatrices ont été piratées. Cette nuance est essentielle pour comprendre la portée réelle de la mesure. L'administration choisit d'exclure une technologie parce qu'elle considère son niveau de risque inacceptable pour ses systèmes, sans devoir publier la démonstration d'une attaque réussie sur chaque installation.
Les logiciels tiers deviennent un problème majeur
DeepSeek s'est fait connaître grâce à des modèles performants et relativement accessibles aux développeurs. Certains peuvent être utilisés à travers les services du fournisseur. D'autres sont proposés avec des poids ouverts, permettant une exécution sur des infrastructures exploitées par des tiers. Cette flexibilité favorise leur intégration dans de nombreux produits. Une entreprise peut utiliser un modèle DeepSeek pour développer un assistant documentaire, un outil de programmation ou une fonction de recherche. Le client final ne sait pas nécessairement quel modèle traite ses requêtes. L'ordonnance américaine introduit alors une difficulté particulière. Elle vise explicitement des produits et services tiers développés à partir d'implémentations DeepSeek. Un fournisseur souhaitant vendre une solution à l'administration doit donc savoir quelles technologies entrent dans le champ de la restriction. Les acheteurs publics devront eux aussi vérifier la composition des services retenus. Il ne suffira pas toujours de constater qu'un contrat a été signé avec une entreprise américaine. Un logiciel développé et vendu aux États-Unis peut intégrer un modèle conçu ailleurs. La provenance des composants de l'IA devient ainsi une question de conformité des achats informatiques.
Un modèle exécuté localement n'est pas un service hébergé en Chine
Une distinction technique reste importante. Lorsqu'un utilisateur se connecte directement au service hébergé par DeepSeek, les requêtes sont traitées par l'infrastructure du fournisseur. Les risques liés à la localisation des données doivent alors être examinés selon les conditions applicables à ce service. En revanche, les poids d'un modèle peuvent parfois être exploités sur des serveurs appartenant à une autre organisation. Dans ce cas, les données ne suivent pas nécessairement le même chemin. Un modèle exécuté localement n'implique pas automatiquement qu'une conversation est envoyée à DeepSeek. Mais cette différence d'architecture ne dispense pas les agences américaines de respecter l'ordonnance. Le texte englobe aussi certaines implémentations utilisées dans des produits tiers. Il serait donc incorrect de conclure qu'un modèle DeepSeek devient automatiquement autorisé dès qu'il fonctionne sur un serveur américain. L'interprétation doit tenir compte des règles exactes et du produit concerné. Cette situation illustre une évolution des politiques publiques : les autorités ne s'intéressent plus seulement à l'endroit où transitent les données, mais également à l'origine des technologies logicielles utilisées dans les systèmes sensibles.
Les agences peuvent demander une dérogation
L'interdiction prévoit un mécanisme d'exception. Les organismes concernés peuvent soumettre une demande écrite pour obtenir un aménagement de leurs obligations. L'ordonnance fixe un délai de soixante jours suivant son émission pour présenter une telle demande. Il ne faut pas confondre ce délai avec une autorisation générale de conserver DeepSeek pendant soixante jours supplémentaires à compter de la publication médiatique. Une agence demandant une exception doit expliquer le produit concerné et la portée de sa demande. Elle doit également justifier pourquoi l'application intégrale de la mesure poserait un problème. Le texte mentionne notamment les fonctions essentielles au fonctionnement d'un organisme et certaines considérations d'intérêt national. La demande doit aussi présenter les protections alternatives envisagées pour réduire les risques. La Cybersecurity and Infrastructure Security Agency, ou CISA, participe au traitement de ces demandes. Le dispositif donne donc une certaine marge de manœuvre aux administrations confrontées à des dépendances techniques difficiles à supprimer rapidement. Mais il ne s'agit pas d'un droit automatique à poursuivre l'utilisation. Chaque exception doit être examinée selon les conditions officielles.
Le DHS recommande une surveillance renforcée pendant le retrait
L'ordonnance ne se contente pas de demander la suppression des logiciels concernés. Pendant la période précédant leur retrait complet, elle encourage les agences à renforcer plusieurs contrôles de sécurité. Le document évoque notamment la surveillance du trafic entrant et sortant. Il recommande également une journalisation plus détaillée et des contrôles destinés à détecter d'éventuelles extractions de données. Les administrateurs peuvent aussi rechercher des comportements anormaux sur les systèmes concernés. Ces recommandations sont cohérentes avec la gestion d'un risque de chaîne d'approvisionnement. Lorsqu'une organisation décide qu'un composant informatique ne doit plus être utilisé, elle doit également comprendre où il a été installé et quels accès il possédait. Cependant, recommander une surveillance renforcée ne signifie pas que les autorités ont découvert une fuite sur chaque réseau. La mesure porte sur la prévention et la maîtrise d'un risque identifié. Elle peut aussi conduire les agences à revoir leurs méthodes d'inventaire et de contrôle des services d'intelligence artificielle. Pour les responsables informatiques, cette phase opérationnelle pourrait se révéler aussi complexe que la décision politique elle-même.
Une interdiction fédérale civile, pas une interdiction nationale pour les particuliers
Le périmètre est un autre point susceptible de provoquer des confusions. L'ordonnance concerne les systèmes informatiques et les achats des agences fédérales civiles de la branche exécutive américaine. Elle ne signifie pas qu'un particulier américain commet désormais une infraction en utilisant DeepSeek sur son téléphone. Elle n'interdit pas non plus, par elle-même, à toutes les entreprises privées des États-Unis de recourir aux modèles du fournisseur. Certaines organisations peuvent toutefois décider d'appliquer des restrictions similaires dans leurs propres politiques internes. Les entreprises vendant des services aux agences fédérales peuvent également être amenées à adapter leurs produits. Le document distingue enfin le périmètre du DHS de celui d'autres autorités compétentes pour certains systèmes militaires ou de renseignement. Il ne faut donc pas présenter cette seule ordonnance comme la réglementation complète de toutes les institutions américaines. Cette précision permet de comprendre les conséquences immédiates. La mesure affecte les achats, l'exploitation informatique et les fournisseurs de l'administration civile fédérale. Ses effets plus larges dépendront des décisions prises par d'autres organismes et acteurs économiques.
DeepSeek était déjà surveillé par plusieurs administrations
La décision ne surgit pas dans un contexte totalement nouveau. Depuis l'arrivée remarquée des modèles DeepSeek sur le marché mondial, plusieurs administrations ont exprimé des préoccupations concernant leur utilisation sur les équipements professionnels. Aux États-Unis, le département du Commerce et la Navy avaient déjà pris des mesures limitant l'emploi de DeepSeek dans certains environnements. Des États, notamment New York, le Tennessee et la Virginie, avaient également introduit des restrictions. Le mouvement dépasse les frontières américaines. D'autres gouvernements avaient pris des décisions ciblées sur leurs propres systèmes informatiques. L'ordonnance du DHS donne désormais une dimension fédérale civile plus large à ces préoccupations. Le phénomène s'inscrit dans la concurrence technologique entre les États-Unis et la Chine, mais il ne se réduit pas à une simple rivalité commerciale. Pour les administrations, les modèles d'intelligence artificielle sont des composants informatiques capables de traiter des informations sensibles. Leur provenance, les conditions d'hébergement et leur maintenance sont donc examinées comme celles d'autres technologies critiques. L'intelligence artificielle entre ainsi plus profondément dans les politiques de sécurité des infrastructures publiques.
Une difficulté supplémentaire pour les fournisseurs de logiciels
Les entreprises qui vendent des outils aux administrations américaines pourraient être confrontées à des demandes de transparence plus détaillées. Un service de recherche documentaire peut utiliser un modèle intégré. Un assistant de programmation peut faire appel à plusieurs fournisseurs. Un outil professionnel peut changer de modèle sans que l'utilisateur final en soit immédiatement informé. Ces pratiques deviennent délicates lorsqu'un client interdit certaines technologies. Les fournisseurs doivent alors connaître précisément les composants de leurs produits. Ils peuvent avoir besoin d'expliquer quels modèles exécutent les requêtes, où les données sont traitées et quelles dépendances sont utilisées. Dans certains cas, remplacer le modèle sera techniquement simple. Dans d'autres, cela pourra modifier la qualité des réponses, la compatibilité des fonctions ou le coût d'exploitation. Les administrations devront elles aussi vérifier leurs inventaires de services. L'enjeu dépasse donc l'application DeepSeek elle-même. Il concerne la possibilité de contrôler les technologies d'intelligence artificielle intégrées dans des logiciels complexes. Une liste classique de programmes installés ne suffit plus nécessairement à décrire toutes les dépendances d'un système.
Sécurité nationale et concurrence technologique
La mesure possède inévitablement une dimension géopolitique. DeepSeek appartient à un secteur dans lequel les entreprises chinoises concurrencent de plus en plus directement les fournisseurs américains. Ses modèles à poids ouverts ont contribué à élargir l'accès à des systèmes avancés et relativement économiques. Ce positionnement a favorisé leur adoption par des développeurs du monde entier. Pour Washington, cette diffusion soulève de nouvelles questions dès lors que les technologies peuvent pénétrer les systèmes de l'État. La décision du DHS privilégie une approche de gestion du risque. Elle ne consiste pas à comparer les capacités de DeepSeek avec celles d'OpenAI, d'Anthropic ou de Google. Un modèle peut être performant et malgré tout être jugé inadapté à une infrastructure gouvernementale sensible. La qualité des réponses ne détermine pas à elle seule la conformité d'un service. Les garanties contractuelles, le contrôle des données et les conditions légales d'accès aux infrastructures entrent également en jeu. Il faut toutefois maintenir une distinction claire entre le raisonnement des autorités et les faits techniques démontrés publiquement. Les risques avancés justifient la mesure aux yeux du gouvernement américain. Ils ne prouvent pas que tous les usages de DeepSeek ont déjà conduit à des incidents.
Le débat sur les modèles ouverts devient plus complexe
L'affaire met également en lumière une tension particulière autour des modèles d'intelligence artificielle à poids ouverts. Leur diffusion permet aux entreprises de les adapter et de les exploiter sur leurs propres serveurs. Cette possibilité peut réduire la dépendance envers un service externe. Elle peut aussi favoriser des audits et des modifications techniques. Mais la disponibilité des poids ne garantit pas automatiquement une sécurité irréprochable. La qualité du modèle, ses composants logiciels et les modalités de déploiement restent importants. L'ordonnance américaine introduit de plus un critère réglementaire fondé sur l'origine de certaines implémentations. Une organisation peut donc disposer du contrôle technique sur son infrastructure sans nécessairement être autorisée à utiliser le modèle concerné dans un système fédéral civil. Cette distinction influencera probablement les politiques d'acquisition de logiciels dans les administrations. Les responsables devront évaluer non seulement les performances et le traitement des données, mais aussi les contraintes juridiques liées à la provenance de l'IA. Les modèles ouverts ne disparaissent pas pour autant de l'équation. Leur utilisation devient simplement plus dépendante du contexte et des règles applicables.
Une ordonnance qui pourrait peser durablement sur les achats publics
Le DHS prévoit un réexamen de son ordonnance dans un délai d'un an, puis chaque année. La mesure n'est donc pas présentée comme une décision soustraite à toute réévaluation. Les évolutions techniques, les nouvelles informations et les considérations de sécurité pourront être prises en compte dans ce cadre. Pour DeepSeek, la conséquence immédiate est claire : ses technologies sont exclues d'un ensemble important de systèmes et de marchés publics fédéraux civils américains. Pour les fournisseurs tiers, le problème peut être plus subtil. Ils devront s'assurer que leurs propres solutions ne reposent pas sur des implémentations incompatibles avec l'ordonnance lorsqu'elles sont destinées aux organismes concernés. Pour les administrations, il faudra mener à bien le retrait, examiner les demandes de dérogation et renforcer la visibilité sur les technologies installées. Le dossier est également révélateur d'une transformation plus générale. L'intelligence artificielle est devenue un élément de la chaîne d'approvisionnement informatique, au même titre que les systèmes d'exploitation, les équipements réseau ou les services cloud. Elle peut traiter des données sensibles, influencer des décisions et agir au sein de logiciels professionnels. L'interdiction américaine de DeepSeek montre que les gouvernements commencent à appliquer à ces modèles des règles de sécurité de plus en plus structurées. Le défi sera de les mettre en œuvre avec précision, sans confondre risques potentiels, faits démontrés et interdictions réellement prévues par les textes.