Installer DeepSeek sur un ordinateur de bureau, appeler son API depuis une application interne ou exécuter localement un modèle téléchargé : ces trois situations présentent des architectures techniques différentes. Pour le gouvernement américain, elles peuvent pourtant toutes entrer dans le périmètre de sa nouvelle politique d'exclusion.

Le Department of Homeland Security, ou DHS, a publié le 20 octobre au Federal Register une ordonnance qui interdit l'acquisition des produits et services DeepSeek par les agences fédérales civiles concernées et exige le retrait des technologies visées de leurs systèmes informatiques.

L'affaire a émergé publiquement le 19 octobre, mais le document signé porte une date antérieure : le 24 juillet 2026. Il ne s'agit donc pas d'une mesure improvisée à la suite d'un incident rendu public cette semaine. Le DHS s'appuie sur un mécanisme fédéral existant de gestion des risques liés à la chaîne d'approvisionnement technologique.

Le texte officiel figure sous la référence 91 FR 66346, dossier DHS-2026-0628. Il concerne Hangzhou DeepSeek Artificial Intelligence Co., Ltd., ses sociétés affiliées et les produits tiers développés à partir d'implémentations DeepSeek.

L'interdiction concerne bien davantage que le chatbot

La portée de l'ordonnance mérite une lecture attentive. Elle ne demande pas uniquement aux fonctionnaires de désinstaller l'application mobile ou de ne plus consulter le site de DeepSeek.

Le gouvernement ordonne également le retrait de produits et services tiers développés en utilisant des implémentations DeepSeek. Un logiciel qui incorpore ces technologies peut donc être concerné même lorsque son fournisseur commercial n'est pas directement DeepSeek.

Pour les équipes informatiques fédérales, cela peut compliquer le travail d'inventaire. Une application d'entreprise utilise parfois un modèle externe sans l'indiquer dans son interface. Un outil de développement peut intégrer plusieurs fournisseurs de modèles, tandis qu'une plateforme interne peut avoir téléchargé des poids ouverts pour les exploiter sur sa propre infrastructure.

La présence d'une dépendance DeepSeek ne se reconnaît pas nécessairement à un logo ou au nom d'une application. Elle peut apparaître dans une configuration de serveur, un composant d'inférence, une image de conteneur ou une bibliothèque intégrée à un service plus large.

Il faut néanmoins éviter une conclusion trop large : l'ordonnance ne signifie pas automatiquement que tout logiciel ayant utilisé des idées issues des recherches de DeepSeek est interdit. Le périmètre juridique dépend de la définition des produits et services couverts, ainsi que des règles d'application de l'ordre.

Une agence devra donc identifier les technologies réellement intégrées à ses systèmes plutôt que simplement rechercher le nom de DeepSeek dans les applications installées.

Le DHS invoque plusieurs risques, pas une compromission démontrée

Dans les informations communiquées à Reuters, le Département de la Sécurité intérieure cite plusieurs catégories de menaces. La première concerne les transferts potentiels de données sensibles vers la République populaire de Chine lorsque des employés ou prestataires gouvernementaux utilisent les services DeepSeek.

Un service d'IA hébergé à distance reçoit généralement les données transmises par l'utilisateur ou l'application qui l'appelle. Selon les fonctionnalités et les conditions d'exploitation, ces données peuvent inclure des messages, des documents, du code source ou d'autres informations nécessaires au traitement.

Ce mécanisme n'est pas propre à DeepSeek. Il concerne les services d'IA accessibles par API ou par interface web dès lors que des données sont envoyées à une infrastructure externe.

Le problème identifié par Washington porte sur le lieu de traitement des informations, leur protection et le cadre juridique susceptible de s'appliquer à leur accès.

Le DHS évoque aussi la possibilité que les interactions avec les modèles produisent des renseignements exploitables concernant des personnes ou des agences américaines. Des demandes apparemment ordinaires peuvent révéler, lorsqu'elles sont regroupées, des éléments sur l'organisation d'un service, ses projets ou ses méthodes de travail.

Enfin, les autorités mentionnent la possibilité de logiciels malveillants ou de vulnérabilités présentes dans les modèles et leurs composants.

Ces arguments justifient, selon le gouvernement américain, une mesure préventive. Ils ne prouvent pas que chaque modèle DeepSeek contient un logiciel malveillant, ni que toutes les installations fédérales concernées ont effectivement transmis des informations sensibles à des autorités chinoises.

La distinction est essentielle : une interdiction fondée sur une évaluation du risque ne correspond pas nécessairement à la publication d'une preuve de compromission informatique.

Application DeepSeek affichée sur un smartphone

Un modèle exécuté localement présente-t-il les mêmes risques ?

DeepSeek a notamment gagné en visibilité grâce à la diffusion de modèles à poids ouverts. Contrairement à un service exclusivement hébergé par son fournisseur, ces modèles peuvent être téléchargés et exécutés sur des infrastructures contrôlées par des entreprises, des chercheurs ou des administrations.

Dans une configuration correctement isolée, une application d'inférence locale ne nécessite pas de transmettre chaque demande aux serveurs de DeepSeek. Ce fonctionnement change profondément le risque de transfert de données par rapport à l'utilisation directe d'une API externe.

Il n'élimine pas pour autant toutes les questions de sécurité.

Une infrastructure locale peut dépendre de bibliothèques, de conteneurs, de scripts d'installation et d'outils de mise à jour provenant de sources externes. Les modèles téléchargés doivent également être examinés selon les procédures de sécurité applicables, notamment pour leur provenance, leur intégrité et leur comportement.

Les attaques indirectes, comme l'injection d'instructions malveillantes dans des documents traités par un assistant, ne disparaissent pas simplement parce que le modèle fonctionne sur un serveur interne.

D'un point de vue technique, il serait donc incorrect d'assimiler systématiquement l'utilisation d'une API DeepSeek en Chine à l'exécution isolée de poids ouverts sur une machine américaine.

Mais la politique annoncée par le DHS dépasse justement cette distinction d'architecture. Elle vise des catégories de produits et d'implémentations, y compris lorsqu'ils se retrouvent dans des solutions tierces.

Pour une administration, la question de conformité devient alors distincte de l'évaluation purement technique de chaque installation. Une configuration peut limiter certaines menaces tout en restant concernée par une interdiction réglementaire.

Une ordonnance fondée sur la sécurité de la chaîne d'approvisionnement

La mesure repose sur le Federal Acquisition Supply Chain Security Act de 2018, souvent abrégé FASCSA. Cette législation permet au gouvernement fédéral de traiter certains risques liés à l'acquisition et à l'utilisation de produits informatiques.

Le Federal Acquisition Security Council peut examiner les menaces liées à des fournisseurs et formuler des recommandations. Les autorités compétentes disposent ensuite de mécanismes permettant d'exclure certains produits des achats publics ou d'ordonner leur retrait.

Dans le cas de DeepSeek, le DHS indique avoir examiné une recommandation du Conseil ainsi que les éléments de preuve associés avant l'émission de son ordre.

Le champ d'application est celui des agences civiles de la branche exécutive fédérale. Le document exclut de son périmètre défini les systèmes de sécurité nationale et les systèmes d'information compartimentés sécurisés, soumis à d'autres dispositifs.

Cela ne signifie pas que ces derniers peuvent utiliser DeepSeek sans restrictions. D'autres autorités et politiques de sécurité peuvent s'appliquer, notamment dans la défense et le renseignement.

L'ordonnance ne constitue pas non plus une interdiction générale de DeepSeek pour tous les particuliers ou toutes les entreprises privées installés aux États-Unis.

Un utilisateur américain n'est donc pas automatiquement empêché d'accéder à l'assistant DeepSeek par cette seule décision. Le texte vise les achats et les systèmes informatiques fédéraux couverts.

Le retrait peut devenir un véritable chantier logiciel

La difficulté pratique dépendra de la profondeur avec laquelle les technologies DeepSeek ont été intégrées aux applications concernées.

Pour un simple accès web, une agence peut appliquer des règles de navigation, des restrictions réseau ou des politiques de gestion des postes.

Le remplacement d'un modèle utilisé dans un système documentaire, un assistant de programmation ou un environnement de recherche est plus complexe. L'équipe responsable doit identifier le fournisseur du modèle, les données auxquelles il accède, les composants dont il dépend et les fonctions susceptibles de changer après son retrait.

Substituer un autre modèle ne garantit pas un comportement identique. Les interfaces de programmation, la taille des contextes pris en charge, les résultats produits et les fonctions d'appel d'outils peuvent différer.

Les systèmes critiques nécessitent donc des procédures de validation avant toute modification. Une agence devra également vérifier les prestataires qui lui fournissent des applications intégrant des composants d'IA.

L'ordonnance ne permet pas de connaître publiquement le nombre exact d'installations DeepSeek à retirer ni les coûts de migration associés.

Le DHS prévoit un cadre administratif de mise en œuvre, avec des exceptions limitées. Cela ne doit pas être compris comme une autorisation générale de continuer à utiliser les produits concernés.

La Chine dénonce une décision politique

La réaction chinoise ne s'est pas fait attendre. Le 20 octobre, Pékin a critiqué l'interdiction américaine, estimant qu'elle reposait sur une instrumentalisation des questions de sécurité nationale pour limiter la concurrence technologique.

Le ministère chinois du Commerce a demandé aux États-Unis de revenir sur ces restrictions. Il a également accusé Washington de s'écarter de l'esprit des échanges récents entre les dirigeants des deux pays.

Ces déclarations expriment la position officielle du gouvernement chinois. Elles ne permettent pas davantage d'établir l'absence de tout risque que les accusations américaines ne suffisent à prouver une compromission.

La situation s'inscrit dans une rivalité plus large autour des infrastructures d'intelligence artificielle. Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs avancés limitent l'accès de certaines entreprises chinoises aux accélérateurs les plus performants.

En parallèle, la Chine étudie de nouveaux contrôles à l'exportation de certaines technologies d'IA. Les propositions présentées en octobre concernent notamment des technologies associées aux modèles avancés, avec des distinctions prévues pour les services accessibles à distance et les technologies ouvertes.

Il ne s'agit pas d'une interdiction chinoise déjà généralisée : le projet est encore soumis à consultation.

Les deux pays utilisent ainsi des instruments réglementaires différents pour protéger leurs intérêts industriels et de sécurité.

La nationalité d'un modèle devient un critère d'achat informatique

Les administrations américaines n'avaient pas attendu cette ordonnance pour prendre leurs distances avec DeepSeek. Le Département du Commerce et la Navy avaient déjà appliqué des restrictions à son utilisation sur certains appareils et réseaux gouvernementaux.

Plusieurs États américains, dont New York, Tennessee et Virginie, avaient également adopté des mesures similaires.

La décision fédérale étend le sujet à la politique de la chaîne d'approvisionnement et aux produits tiers utilisant la technologie visée.

Pour les fournisseurs de logiciels, cela crée un impératif supplémentaire de transparence. Une entreprise qui commercialise un assistant documentaire ou un outil d'automatisation à une agence publique doit être en mesure d'identifier les modèles intégrés à son produit et les dépendances associées.

Une description générique comme « assistant IA » peut devenir insuffisante lorsqu'un acheteur doit respecter des restrictions visant un développeur ou une famille de modèles.

Cette exigence pourrait également encourager le développement d'inventaires des modèles, de politiques d'autorisation centralisées et de mécanismes capables d'empêcher le déploiement de composants non approuvés.

Le contrôle de la provenance d'un modèle devient alors comparable, dans son principe, à celui des bibliothèques logicielles et des fournisseurs d'infrastructure.

La décision américaine est officielle, ses conséquences restent à mesurer

Le texte publié au Federal Register apporte une certitude juridique : le gouvernement américain a décidé d'exclure DeepSeek des achats informatiques des agences civiles concernées et d'ordonner le retrait des technologies couvertes de leurs systèmes.

En revanche, les informations rendues publiques ne permettent pas d'établir combien d'agences utilisaient effectivement ces modèles, combien de services devront être remplacés ou si des données fédérales ont déjà été compromises.

L'ordonnance ne signifie pas davantage que toutes les technologies chinoises ou tous les modèles à poids ouverts sont interdits dans les administrations américaines.

Son champ est défini par les produits, services et implémentations visés, par les agences concernées et par le cadre juridique fédéral applicable.

Le détail le plus important pour les équipes techniques reste peut-être celui-ci : l'interdiction s'étend aux produits tiers développés à partir d'implémentations DeepSeek. Une politique de sécurité ne pourra donc pas se contenter de bloquer le site officiel du chatbot.

La prochaine difficulté sera d'appliquer cette règle dans les inventaires logiciels, les contrats publics et les infrastructures d'inférence déjà déployées.